Il est minuit vingt
“Nocturne in B-Flat Minor, Op.9 No. 1 - Chopin”
Beyrouth, le 12 septembre 2020 à minuit vingt.
Il est minuit vingt.
Je ne dors toujours pas.
Je fixe les mêmes pierres dans le silence de la nuit.
Je suis seule. Tout le monde a dormi.
Sauf moi. Sauf toi. Sauf elle. Sauf lui.
Je fume, mais la fumée me dérange.
C'est un signe vital puisque j'en arrive encore à être dérangée, des confins de mon âme anesthésiée.
La fumée est d'ailleurs à l'ordre du jour.
Elle a des parfums venus de pays où le soleil refuse de se lever, des pays obscurs et laids.
Des pays dystopiques où règnent des tyrans frustrés aux égos inversement proportionnels à leur virilité, qui asservissent, pour s'imaginer puissants, pour se sentir exister, des peuples faits de coquilles humaines sans identité, vides de tout!
Des armées d'humanoïdes abîmés, sans âme, ni cœur, ni dignité.
Des fous de dieux factices.
Des moutons arrogants sans tolérance ni liberté.
De pitoyables ratés qui frémissent au moindre parfum de vigne mais éjaculent de la poudre à canon.
Des pyromanes qui sont morts-nés puisqu'ils n'auront jamais goûté à la vie.
La fumée à la mode de chez nous a le torse bombé. Elle est tantôt rougeâtre, de la couleur du sang coulé, sortie droit des enfers, avec ses notes de nitrate meurtrier, tantôt noire de jais, qui exhale des effluves de dioxine et de souffre pour bien dissimuler toute culpabilité,
La fumée jaillit des entrailles de nos terres brûlées.
Elle a remplacé les fumées des feux de joie, des feux follets, des braises du man2al qui titillent les chairs juteuses des cuisses de poulet.
Elle a étouffé les fumées des alcools de banquets et des cheminées des veillées où agonisaient des castana (châtaignes) cramées.
Je suis éveillée et ce sont mes rêves qui partent en fumée.
Yasmina F. MASSOUD