Puis il y a les enfants de Beyrouth au mois d'Août #BeirutPortExplosion
Dessin de Josef, mon fils, 8 ans.
Au lendemain de l’explosion dévastatrice et criminelle au port de Beyrouth, le 4 Août 2020 à 18h07, qui a ravagé la capitale du Liban et fait des ses habitants des victimes. des orphelins, des parents de victimes, des veuves ou des veufs et des misérables, j’ai écrit ces quelques lignes.
L’article fut publié dans Courrier International (Paris) comme suit:
À Courrier international, nous avons l’habitude de publier des articles de la presse étrangère. Cependant, depuis un certain temps, nous recevons de riches contributions de lecteurs, comme cette lettre de Yasmina Farah Massoud, avocate libanaise qui raconte le traumatisme qui touche ses enfants depuis les explosions du 4 août. À l’avenir, nous vous ferons part de certains de ces courriers de lecteurs.
Il était une fois Beyrouth. Il était une fois un port.
Comme dans tous les ports du monde, on y trouvait des bateaux, des conteneurs et des hangars. Dans ces derniers, on conservait des graines, de la farine, des engrais pour les agriculteurs, mais également des feux d’artifice de ceux qu’on fait pétarader les jours de fête et qui explosent de mille couleurs dans le ciel. Les engrais sont bons pour faire pousser les fruits et les légumes mais n’aiment pas la chaleur.
Un jour d’août, des réparateurs qui tentaient de souder la porte en fer du hangar pour feux d’artifice laissèrent échapper des étincelles par erreur. Le feu se propagea dans les pétards et POP, POP, POP ! Puis, ne pouvant être contrôlées à temps, les flammes s’infiltrèrent chez les engrais qui détestent avoir chaud et BOUM ! Et la fumée tricolore ? Bah, les feux d’artifice de toutes les couleurs ! Et après ? Les deux réparateurs n’avaient plus le droit de faire ce métier et d’ailleurs, il ne restait plus au port ni d’engrais ni de confettis combustibles.
Voilà ce que j’ai raconté à mes fils quand je suis arrivée en panique à la maison le 4 août 2020 peu après 18 heures, heure locale. Je les ai trouvés les pieds nus au rez-de-chaussée, trempés jusqu’au cou dans leurs larmes et leur morve.
“Je n’ai plus de maison”
Il y avait Josef, mon aîné (8 ans), qui sanglotait et hurlait d’incompréhension. Il répétait la même phrase absurde comme un mantra : “Je n’ai plus de maison.” Ce qui évidemment n’était pas vrai, mais ses yeux bleus limpides venaient tout juste de voir des baies vitrées et des fenêtres se détacher violemment, s’envoler en éclats et atterrir sur nos meubles. Les enfants n’aiment pas le changement, surtout lorsqu’il désacralise le refuge originel, surtout lorsqu’il dérange la zone de confort.
Mon cadet (5 ans), lui, restait figé dans les bras de la nounou. Pas de larmes mais des rétines écarquillées et une bouche ouverte qui ne se referma que lorsqu’il m’aperçut.
Karl et Yara, leurs amis, ne se portaient pas mieux. Tandis que Yara s’époumonait et que son petit corps gracile était pris de tremblements erratiques, je pouvais sentir qu’en Karl, immobile, se tramait une réaction post-traumatique. Nour, le fils du gardien, ayant passé les quatre premières années de sa vie dans un autre pays en guerre, cachait son visage de ses mains pour tenter de croire que ce n’était pas vrai, pas encore ! La nounou, mon héroïne, avait sauvé mes enfants, mais je pouvais lire la désolation de l’absurde sur ses traits décomposés.
Puis, ont défilé sur les écrans, les images de l’épouvante, d’une ville défigurée, de corps mutilés, de visages inconsolables, de décombres recelant des victimes entre la vie et la mort, de maisons éventrées.
Puis, les langues des adultes n’ont plus su se censurer et les gosiers ont vomi de la rage, de la douleur et de la peur. Que les enfants ont furtivement aperçues ou cru entendre. Ils ont noté.
Le jour de la double explosion
Le 4 août 2020. Ai-je vraiment besoin de vous raconter l’histoire de ce jour fatidique de l’histoire de Beyrouth ?
Je pense que des confins du Mozambique aux cafés de Manhattan, le monde entier en parle avec stupeur. Le 4 août 2020, à 18 h 7 précises, une bombe atomique a écartelé Beyrouth.
Une bombe atomique, oui, que cela soit bien clair, quand bien même cela peut ne pas être précis techniquement.
Car qu’est-ce qu’une explosion de quelque 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium qui gisait là depuis six ans, en plein port maritime de la capitale, au milieu des gens et de leurs habitations ?
Une déflagration, la plus puissante que Beyrouth ait jamais subie, la plus dévastatrice après Hiroshima et Nagasaki.
Oui, mes enfants sont des miraculés.
Chaque personne, chaque enfant qui n’est pas mort, n’est pas seulement un rescapé mais un miracle ambulant.
Si la mer n’avait pas ingurgité une bonne partie de l’impact, Beyrouth serait effacée.
Oui, j’embrasse ce sol sacré mille fois de n’avoir pas volé mes enfants comme il a extorqué mon enfance. Est-ce pour autant qu’on ne se rend pas à l’évidence ?
Ils sont en vie, mais que vivent-ils exactement ?
Josef a perdu le sommeil. Cela fait trois nuits qu’il se démène contre une insomnie rampante. Plus il se fait tard et plus il s’inquiète de ne pas s’endormir la nuit d’après. Josef a peur de rêver, parce qu’il craint de perdre le contrôle et de ne pouvoir courir pour se cacher si Beyrouth venait à exploser encore. Yasmina, 9 ans, ne sort plus de chez elle. Nour ne joue plus, l’angoisse est un boulet bien trop lourd à trimbaler quand on galope derrière le ballon.
Alors je considère la thérapie.
Non, je peux gérer.
Non, je ne sais pas.
La peur se transmet de génération en génération
Après tout, que peuvent-ils bien dire à leurs mômes, deux parents, enfants de la guerre civile, rescapés aux mille traumas et aux mille stigmates, dont les parents sont à leur tour hallucinés d’avoir enfanté sous les bombes ?
Nous qui pensions que c’était fini.
Au Liban, la terreur se transmet de génération en génération. Les angoisses aussi. Quand j’y pense, je n’ai jamais connu de sommeil profond ou ininterrompu, sauf peut-être après six verres de tequila dans les tripes. Rares sont mes nuits sans troubles au moins et sans cauchemars au plus. Mes réveils en apnée sont des réminiscences des réveils en trombe d’antan, déclenchés par les bombardements et les rafales de tirs au milieu de la nuit. Il fallait se ruer vers les abris avec ce qu’on pouvait emporter, une seule pantoufle ou la paire, un doudou, selon que l’on avait le temps ou l’agilité d’en attraper avant qu’il ne soit trop tard. Quinze longues années de ça !
Et pourtant…
Jamais auparavant n’avais-je connu un choc de l’ampleur d’un 4 août 2020 !
Il me peine de constater qu’aujourd’hui, à cause de la négligence impénitente et de l’incompétence organique de nos dirigeants, ex-seigneurs de guerre en costume-cravate, vampires qui se désaltèrent depuis trente ans au sang d’un peuple vidé et miné, à cause de leurs allégeances meurtrières, à cause de partis politiques qui ont parachevé d’hypothéquer tout un pays et son peuple pour assouvir des desseins mégalomaniaques, le tout arrosé de démagogies en boîte délirantes, les enfants se sont pris, d’un coup sec, une bombesque claque dans la gueule.
Un traumatisme indélébile équivalent à quinze années de guerre civile.
Pourquoi ?
Au nom de qui ? de quoi ?
Trois jours plus tard, après avoir joué et rejoué le scénario dans sa tête, après avoir mené une véritable enquête indépendante et impartiale, Josef a trouvé les causes de l’explosion.
Un avion et une montgolfière sont entrés en collision.
Yasmina Farah Massoud
L’auteure : Yasmina Farah Massoud
Yasmina Farah est avocate spécialisée en droit des affaires, inscrite au barreau de Beyrouth. Après des études en France, elle est retournée vivre au Liban en 2004. Elle est également auteures d’histoires courtes. Son premier recueil d’histoires devait être publié en 2021 mais sa maison d’édition libanaise a fait faillite à cause de la grave crise économique qui touche le pays.