La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Rien de spécial

Rien de spécial

Texte publié dans l’Orient-Le Jour sous un autre titre.

Texte publié dans l’Orient-Le Jour sous un autre titre.

🎵Ave Maria - William Gomez, chanté par Elina Garanca

Beyrouth, décembre 2020.

Qu’est-ce que vous faites de spécial pour les vacances?

Vous avez réservé quelque part?

Vous voyagez?

Mesdames, messieurs,

Je fais mieux que tout cela pour les vacances. Je reste là et je ne fais rien du tout!

Je reste là, dans ce bled de l’intranquilité permanente et de la misère en guise de décor, de perspective et d’ambition.

Je reste là, ici-bas, sur ce lopin de terre que j’appelle mon pays, qui me baffe chaque fois que je réussis à sortir la tête de la vas excrémentielle sous laquelle il insiste à m’engloutir.

Je reste là, au Liban, à Beyrouth, et je ne fais rien de spécial, rien d’inhabituel et rien d’habituel non plus.

Pas de réservations, pas de programme bouclé au détail prés, pas de soirées grandioses au comble de l’apparat et par de voyage pour se souhaiter la bonne année sous un autre ciel.

Les rues sont silencieuses, le chaos de décembre et ses cacophonies se sont tus. L’encombrement forcé des festivités qui s’imposait à nos vies a fait place au désœuvrement involontaire.

Moins d’achats possibles, moins de courses frénétiques pour accomplir un tas de choses inutiles qui nous donnaient bonne conscience une fois l’an.

Le rythme est lent, le vide troublant.

L’ordinaire devient extraordinaire.

Et vous savez quoi?

Pour la première fois, j’entends bien! Je les entends mieux les silences de celles et ceux qui ne pouvaient point fêter ou se réjouir pendant que nous nous goinfrions d’excès.

Pour la première fois, je vois bien! Je la vois mieux la laideur de cette ville, épluchée de ses mille couches de paillettes superflues, et je perçois tellement ce qu’il en reste de beau dessous les gravats, au coin d’une rue ou dans le giron de ses maisons décapitées.

Pour la première fois, je mesure bien! Je mesure mieux la condition de ce peuple dont je suis issue, puis de la société dans laquelle je me meus. Ce sont deux choses différentes. Maintenant que les stroboscopes au chômage ont cessé de m’aveugler, je suis heureuse de m’en prendre plein la face au point de me brûler les yeux de ce peuple grand qui se fait si petit dans une complaisance affreuse, intoxiqué au déni. Par contre, à la lumière vacillante et incertaine de quelque réverbère survivant, je la vois clairement la minuscule société du m’as-tu-vu qui ne peut plus être vue, justement - puisque la thune pour monnayer l’illusion est confisquée -, mais qui peut très bien aller se faire voir.

Pour la première fois, j’accepte bien! Je l’accepte mieux la vie simple, réduite à l’essentiel, tout justement parce qu’il me reste l’essentiel, au moins, ce qui par les temps qui courent est un privilège!

L’essentiel, ce sont des moments de qualité que nous fûmes trop pressés d’écouler, avec des personnes souvent négligées par manque de temps ou par peur d’en perdre; c’est le bonheur d’une soirée entre amis à la maison qu’autrefois nous eûmes considérée comme la loose absolue, ou pire, une échec de vie; ce sont des saveurs autrefois banales, des responsabilités jadis évitées et des inerties non coupables…

L’essentiel, c’est un peu la jouissance de ce qui est sans le désir de ce qui n’est pas.

C’est être satisfait d’être là sans envie d’être ailleurs.

L’essentiel, c’est le présent sans la lourdeur du passé ni l’incertitude du futur.

C’est un peu cela l’essentiel, qui peut le moins ne peut que le moins et ça suffit!

Parce que le temps creux et la lenteur que nous avons pour seules alternatives sont les uniques abondances disponibles en ce moment.

Autant en jouir.

Non, mesdames et messieurs,

Je n’ai pas “réservé de table” à l’avance pour dîner tous les soirs avec les copains qui sont partis il y a tout juste 3 mois , en désinfectant jusqu’à mon sourire.

Non, nous ne verserons aucune larme pendant qu’ Agnetha voudra bien nous rappeler que “no more champagne” (nous les libanais ne le savons que trop bien) et que nous ne sommes plus que des numéros sans nez ni bouche qui s’asphyxient avec leur propre haleine dans un masque bleu et froid sans plumes ni velours, tout cela pour dire au revoir à une année démoniaque, cet ersatz du temps que fut 2020.

Ni d’ailleurs accueillir 2021 comme on espère le Messie, je préfère de loins m’attendre au pire.

Pour les fêtes, du fond de mon canapé en lin bleu pétrole, dans mon salon où scintillent les guirlandes de Noël, aidées dans leur schizophrénie par EDL et un générateur ménopausique, de ma ville-capitale où la vie repousse comme une herbe folle sur les sépultures, je n’ai rien fait d’extraordinaire…

Je fermais les yeux et prenais tout le temps qu’il fallait pour réaliser que je suis en vie et que je possède encore un canapé en lin bleu pétrole.

Yasmina.

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