Moi, Josef M., 8 ans, confiné, oiseau blessé
“Une chanson douce - Henri Salvador”
Beyrouth, 10 Avril 2020.
Ce matin j’ai fait un caca nerveux.
J’ai beaucoup pleuré. Maman m’a pris dans ses bras comme à son habitude, ce qu’elle appelle un « hug » magique. Mais c’est bizarre, cette fois-ci la magie n’a pas opéré. Je ne peux retenir mes larmes. Elles ont un goût salé et se mélangent à la morve printanière qui dégouline de mon nez.
Nous écoutons Heal the World de Micheal Jackson. J’aime beaucoup ce chanteur et sa musique. Maman aussi. Je m’entraîne à danser comme lui mais je ne suis pas aussi bon que mon meilleur ami Karl qui lui, réussit son moon walk. Maman me dit que je vais y arriver mais je sais qu’elle dit ça comme ça pour me consoler. Ce n’est pas grave parce que moi, je suis le roi du break dance et de la coupole au sol, pas Karl.
Maman me demande donc pourquoi je suis si triste.
J’essaie de lui expliquer, je ne suis pas sûr qu’elle comprenne. Peut-être quand elle sera grande…
- Maman, il a raison MJ. « There are people dying » parce que nous ne sommes pas libres. Sans liberté les gens meurent. Moi je veux être libre et heureux, pas malheureux et seul à la maison sans voir personne. Je veux revoir mes amis. J’ai même envie d’aller à l’école. Le jardin au bas de l’immeuble que nous habitons ne me suffit pas. Il me faut plus d’espace et plus de temps. Il me faut le monde. Voilà pourquoi j’ai demandé à la Vierge Marie de guérir les malades et de mettre fin au Coronavirus. Je ne l’aime pas du tout, ce virus. Je veux que ma vie d’avant recommence. Et si ça ne reprenait jamais comme avant ?
Je l’observe, elle fait des yeux ronds plus grands que deux melons. Je vous le dis, elle ne pige pas. Ces adultes, ils parlent, ils donnent des leçons et après, lorsque nous, les enfants, leur expliquons deux ou trois choses de la vie, ils écarquillent les yeux comme fait mon petit frère James devant un épisode de Tom et Jerry.
Dans sa tête, elle prépare des mots rassurants parce que je viens de lui poser une colle.
Elle est si tendre et se soucie tellement. Je réalise qu’avec mes analyses de petit homme je ne lui rends pas la tâche facile.
Je n’y peux rien moi, si mon cerveau va plus vite que ce qu’un adulte pourrait escompter d’un gosse de 8 ans.
Je veux être libre !
Je ne veux pas me laver les mains en chantant Happy Birthday deux fois de suite ! Heureusement que personne ne me voit le faire, j’ai l’air tellement bête.
D’ailleurs je ne veux pas me les laver du tout !
Je refuse qu’on me foute du gel désinfectant toutes les quinze minutes quand je joue au jardin. J’ai envie d’enfoncer mes doigts dans la terre, d’arracher les herbes sur la pelouse, de gratter dans ma culotte, de mettre le doigt dans le nez et ensuite, dans la bouche, sans gel!
Je déteste cette chaise de la salle à manger où tous les jours je passe des heures à étudier. Ma maman c’est ma maman, pourquoi me la transformer en maîtresse ?
Ma maman-maîtresse c’est un peu comme Monsieur Grognon que le magicien transforme en énorme cochon.
C’est drôle mais du coup, là, je trouve mes vraies enseignantes de loin plus gentilles à distance et ma mère, tout près de moi, bien plus folle.
Et puis mes copains de classe parlent tous en même temps à travers l’écran et avec les problèmes de coupure de courant et d’internet au Liban, j’ai l’impression d’entendre des robots et des martiens. Quelle cacophonie !
Avant, quand elle s’énervait de moi, maman faisait l’effort de me parler et de m’expliquer pourquoi je ne devais pas scander des insultes telles que « kess ekhta » ou « charmouta » ou pourquoi je ne devais pas secouer mon petit frère.
Maintenant, quand elle se fâche, c’est elle qui les dit haut et fort, elle ressemble tantôt au totem effroyable dans les Dalton ou à Médusa.
En plus elle crie un peu quand même ! Elle, qui d’habitude portait tant attention à sa voix pour le chant, s’acharne contre ses cordes vocales. Parfois, secrètement, j’ai envie de rire, surtout le matin, quand ses cheveux sont ébouriffés, qu’elle ne les a pas coiffés et qu’elle porte ses UGG avec sa chemise de nuit. J’ai de la peine pour quelques instants mais ensuite ça tourne au film comique.
- Bi charafak Joe !!! Rakkez please. (Tu rigoles Joe! Concentre-toi s’il-te-plaît). Atterri, veux-tu ?
Alors il me vient des pensées à ne pas exprimer tout haut! La dernière fois que j’en avais parlé à maman, ça ne l’avait pas enchantée des masses. Comme elle m’avait appris à toujours dire la vérité, je ne pouvais pas me taire. Par exemple, les gros mots interdits se mettent à résonner dans mon petit cerveau dès que maman s’emporte. Je me demande bien qui les plante-là dans mon crâne toutes ces idées noires !
Elles ressemblent aux idées noires que le Petit Prince combat avec son Éléphanocéros. Je ne les invoque pas je vous le jure, elles s’en vont puis s’en viennent sans jamais me demander mon avis.
Puis, il suffit de quelques secondes pour qu’elle réalise qu’elle perd les pédales et hop ! La voilà de retour, douce, aimante et chaleureuse. Elle me fait des petits bisous dans la nuque et tout s’arrange.
En même temps, je sais, c’est dur pour elle de gérer l’école à la maison et le travail à domicile.
J’avoue, je ne suis pas de tout repos. Je ne tiens pas en place, je n’ai presque jamais envie de travailler et je rêve tout le temps.
Apparemment quand on étudie on ne rêve pas ! Il faut attendre de finir sinon, d’après ma mère, on terminera les devoirs du mercredi en 2022.
Elle doit être de mèche avec ma maîtresse de français, qui, elle, trouve que je me
distrais beaucoup en classe.
Et pourtant, j’ai d’excellents résultats.
Qu’est-ce que ça peut leur faire que je les obtienne en étant présent ou dans les nuages ?
Oui, ce matin, je ne me sens pas très bien surtout qu’il y a dix jours j’ai entamé ce qu’on appelle des insomnies. Papa me raconte qu’il en fait tout le temps, honnêtement, ça ne me rassure pas puisque je ne dors pas ou très peu. Je suis si fatigué. Le pauvre Papa.
Maman me dit qu’elles sont dues à l’angoisse.
Elle a toujours des mots compliqués à son arc.
Je ne sais pas ce que ça veut dire.
J’ai appris à chercher dans le dictionnaire mais la définition n’est pas claire. Peut-être que mon dictionnaire est angoissé aussi.
-Mon amour, c’est lorsque tu n’es pas tranquille et qu’il y a une ou plusieurs choses qui te dérangent ou que tu crains et auxquelles tu réfléchis sans cesse sans que rien ni personne ne puisse te calmer. Ce sont des inquiétudes silencieuses. Par exemple, comme tu me dis, tu as peur de ne pas retrouver ta vie d’avant.
En y repensant, c’est un peu cela qui m’arrive quand je rentre au lit surtout quand elle éteint la lumière, je suis attaqué par des pensées négatives.
Déjà que j’ai un peu peur du noir et que mon imagination est sans fin…
Déjà que chaque monstre ou vilain que je vois à la télé me hante pendant des mois et que, malgré les tentatives des adultes de me convaincre qu’ils n’existent que dans les films et qu’ils furent inventés de toute pièce, je les cherche sous mon lit ou derrière la porte.
Maintenant, il faut également que je craigne de ne pouvoir m’endormir avant les deux heures du matin.
C’est trop pour mes frêles épaules.
En même temps, je remercie Dieu de m’avoir doté d’une telle imagination sinon je m’ennuierais beaucoup, quarantaine ou pas.
Je remarque bien les étincelles dans les yeux de papa et maman quand je leur conte mes histoires fantaisistes et mes aventures chimériques: le pays fabuleux que je prévois de bâtir un jour du nom d’Iwan, là où personne n’est méchant, n’a faim, n’a soif ou n’est triste; la bombe que j’ai inventée du nom de Tabascos, laquelle, au lieu de tuer ou détruire, lancera des jets de sauce piquante laquelle brûlera les yeux et les langues des présidents du monde entier qui mentent et nous bousillent la vie…
Comment je sais tout cela ? Ben parce que le soir, aux nouvelles, papa et maman déblatèrent une longue liste d’insultes en arabe -que j’adore- chaque fois que quelqu’un d’”important” parle à la télé. L’insulte préférée de maman c’est « kol khara » (mange de la merde). J’en explose de rire.
Ainsi, depuis que nous sommes en quarantaine et qu’outre mon imagination, il ne me reste d’échappatoire que le jardin du bas, j’en redécouvre les joies dans le détail précis. Je fais plus amplement connaissance avec les enfants des voisins. Ça commence à devenir intéressant parce qu’on invente des jeux sans jouets.
Maman est contente parce que le fils du gardien ne parle que l’arabe et comme, paraît-il, mon « tarbouch » n’est pas accroché au haut de la Tour Eiffel, (expression populaire libanaise qui veut dire qu’une personne francophone devrait savoir parler sa langue maternelle, l’arabe, puisqu’elle n’est pas née en France - Le tarbouch ou fez est un couvre-chef masculin adopté par les peuples Levantins notamment sous l’Empire Ottoman), je gagnerais à le fréquenter pour m’exercer.
Alors, dans les bras de maman, je sèche mes larmes en me disant que le confinement, ce n’est pas si mal. Au moins, je peux faire comme dans les aventures de maman et papa -qu’ils n’ont cesse de rabâcher- durant cette foutue guerre civile du Liban à laquelle ils comparent tout mais qui n’existe pas dans les livres d’Histoire.
En jouant au jardin au lieu des jeux vidéo, on reproduit leur enfance sans internet, sans tablette, sans Netflix. Au départ, j’étais convaincu qu’ils se faisaient barber à mort mais maintenant je crois qu’ils étaient heureux parce que moi je préfère de loin casser des pierres et bâtir une maison pour la tortue vagabonde de Badaro que de me battre contre des monstres imaginaires dans un écran, qui ne font que pourrir mes nuits.
Maman Yas pour Josef, 8 ans.