Je ne fous rien donc je suis
J’avais planifié d’aller à la gym ce matin comme j’ai l’habitude de faire en semaine. Souffrir, endurer, transpirer sur une machine infernale, de préférence à jeun, afin de promptement éviscérer le gras. Le cerveau manigance de façon mystérieuse. Il était déjà prêt pour l’épreuve depuis 4h à l’aube à me narguer dans mon sommeil soudain léger et trouble. Je n’ai jamais affectionné les devoirs, la vie bien organisée et la discipline. Mes parents pourront vous dire que j’avais beau être première ou deuxième de classe, jamais carnet ne fut vierge de remontrances exaspérées pour bavardage, indiscipline et refus de rentrer dans les ordres. La docilité, la contrainte sont des arts auxquels on s’assujettit à un tournant de la vie par manque de choix, des pratiques barbantes qui se travaillent à contre-coeur et se tricotent au fil d’un temps qui débute le jour où l’on devient mère. Le jour où le temps ne nous appartient plus.
C’est terrible de trouver si peu à faire quand on est maître de son temps et tant à réaliser lorsqu’on doit arracher à la volée quelques minutes pour soi. Mais j’aime avoir le choix.
Ce matin j’ai choisi. De rester au lit. De ne pas courir car il faut partir à point. Le dicton n’a pas été assis par des cons je vous l’assure. De ne faire absolument rien pendant un court moment qui durera une éternité et ressemblera à une interminable jouissance. Un mercredi. Un jour de semaine marqué de mille choses à achever avant la nuit. J’ai décidé de rêver. Rêvasser. Songer. M’égarer. M’évader. Imaginer.
Rester seule avec ma solitude.
Me prélasser. Me lasser.
Frotter mes pieds contre les draps chauds en me tortillant pour trouver la position la plus délectable. Sentir la soie de mon oreiller me caresser le cou, me susurrer des histoires hallucinantes de rêves que j’avais oubliés.
Ce matin, j’ai mal partout et mes articulations sont comme ankylosées. Ma peau est endolorie. J’ai du mal à débloquer ma mâchoire droite parce que je l’ai enfoncée dans mon matelas toute la nuit au point qu’elle a fusionné avec le drap. J’ai les dents hyper-sensibles à force d’avoir mordu rien du tout de toutes mes forces. J’ai les cheveux plaqués sur les tempes et la gorge plus sèche que Marine Le Pen. Je suis fatiguée. C’est psychosomatique.
On ne rêve plus. En tout cas pas assez. On se laisse aspirer par le courant épuisant de la routine. On devient des automates. On est obsédé par le souci de cocher toute la liste des à faire de la journée, de ne pas prendre du retard sur l’intarissable puits de nos obligations. Je veux une page blanche avec rien à cocher ou alors une liste qui me demande de tourner à droite, tourner à gauche, bailler, dormir, me réveiller, respirer profondément, regarder le plafond, ne rien faire, recommencer. Je suis une étoile de mer.
J'écoute Lost Song de Jane Birkin en version symphonique...Je pense au génie de Serge Gainsbourg ; avoir, en posant des mots sur une suite de musique classique en elle-même un chef d’œuvre, rendu celle-ci encore plus belle. J’ai envie d’avoir du génie, d’écrire ma musique, de la chanter…mais je n ai pas le temps.
Ah oui, la gym. Qu’on ne se leurre pas. Je ne connais pas beaucoup de femmes qui pratiquent le sport par amour. À moins d’être tombées enfants dans un chaudron de poudre protéinée ou d’être des cinglées de triathlon, toutes les femmes vont à la gym pour, sans honte ni débordements aucuns, sans bourrelets ni capitons, enfiler leur monokini à ficelles de rôti l’été venu. Qu’on ne soit pas dupe, la carotte au bout du fil c’est notre égo. L’orgasme de suer en signe de virilité avec cris coïtaux à l’appui sont l’apanage des hommes. Je me dis d’ailleurs que lorsque nous finissons par trouver le sport délicieux, c’est le sport, lui, qui nous a eues à l’usure en nous faisant miroiter des silhouettes inversement proportionnelles à la pesanteur biologique de nos corps. Ce n’est jamais assez, on n’a pas accompli la résurgence du cul rond et haut de nos 20 ans alors on revient à la charge, on se laisse martyriser, on devient maso. Évidemment, il y a le bien fou que le sport fait à la santé. Healthy. Healthy this. Healthy that. Il faut bien manger, bien boire, éviter absolument tout, faire du Yoga, prendre des vitamines, virer bio, paléo, keto, écolo.
Il faut. Il faut. Il faut.
Après avoir déposé les enfants à l’école, couru comme un rat de laboratoire sur le tapis, débute la longue journée comblée à la seconde prés -sans aucun temps mort- plutôt gavée de temps doubles ou triples comme par exemple : me faire peindre les ongles en négociant un contrat à deux millions de dollars pendant que mon fils récite son poème ou encore acheter mes légumes en travaillant mes vocalises casque aux oreilles. Rien de mieux pour donner l’impression d’avoir fugué de l’asile. On est occupé, débordé, important, impressionnant, expert multitâches, crevé, blême, heureux, malheureux, satisfait, insatiable, en équilibre, au bord du gouffre. On est beaucoup de choses mais on n’est pas libre. On est prisonnier. On a commis le crime de devenir adulte. On a pour douce geôlière la culpabilité. Ma liberté a cessé de chanter le jour où la culpabilité chronique et irrationnelle a pris les rênes de ma vie, ce jour où j’ai appelé ma mère pour lui demander si c’était grave d’avoir levé la voix sur mon fils ou de ne pas avoir pu l’accompagner à un anniversaire.
Pourquoi est-ce qu’on oublie l’importance de la liberté pour la santé?
Elle est de loin plus efficace qu’un bol de kale. C’est un baume au corps, au cœur et à l’esprit que d’être souverain de son temps, du moins pour quelques minutes, de dire non, de dire stop, de ne rien dire, de ne rien faire, parce qu’on le veut, parce qu’on le peut. Je souhaite, une fois par semaine, avoir la cervelle insouciante des mes 16 ans en vacances d’été, sentir l’air frais en traverser les cavités creuses et vides de toute angoisse même la plus sourde, ne pas avoir la paresse coupable mais la désinvolture convertie -même un mercredi matin dans mon lit-. Je n’aime pas cette liberté de fonctionnaire qui attend toute l’année un voyage pour mériter son repos et se réveiller quand il en a envie.
La vraie liberté, celle qui ne coûte pas un sou, est celle de la tête. C’est un état d’âme vital.
Comment être en bonne santé lorsque l’on ne s’appartient plus. Être libre c’est se posséder soi-même. Shakespeare a dit : « Lorsque l’esprit est libre, le corps est délicat ». Il est léger.
C’est peut-être capricieux de convoiter une oisiveté occasionnelle. Je sais que certaines âmes « bienveillantes » et gardiennes de la morale vont me gronder. Oui, Dieu sait qu’il y en a des gens qui en mordent pour décrocher un boulot, qui sont malades de cette inertie involontaire et d’autres qui triment sept jours sur sept pour nourrir leurs familles cependant, même eux rêvent de rêver…D’ailleurs ils rêvent plus que nous parce qu’ils sont plus simples et de ce fait plus libres. Moins enchaînés.
L’âge adulte nous confisque presque tous nos pouvoirs magiques de l’enfance sauf celui de rêver. C’est une sorte de liberté absolue. On demeure à jamais maîtres de nos rêves, libres de fermer les yeux ou de les garder grand ouverts et de partir où bon nous semble. J’ai opté pour l’Olympia. Je chante Barbara.
Ce mercredi matin je dis non. Je casse la routine. Je reste au lit. Non au rat de laboratoire. Non à la possibilité de fesses plus fermes. Non au devoir. Non à la raison. Oui au plafond. Oui à mes songes. Oui à mon corps. Oui à mon cœur.
Non à mes bras de femme forte. Oui à la vague qui m’emporte.
Oui à Gainsbourg.
J’allume une cigarette.
Je suis une femme libre. De 6h à 8h du matin.