La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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3ayb !!! عيب

3ayb !!! عيب

Beyrouth, le 15 Janvier 2014 - Publié dans L'Orient le Jour

"Si tu veux être sûr de faire toujours ton devoir, fais ce qui t'es désagréable" (Jules Renard)
 

En route pour une visite de condoléances, coincée entre une femme fatale en 4x4 cachée derrière ses lunettes noires XXL -une main qui fume et l'autre qui distribue des majeurs hystériques- et un chauffard de "service" qui imagine que ses clignotants ne sont que décor, je pense au temps qu'on perd à faire des choses qu'il faut et celui qu'on gagnerait à faire ce qu'il ne faut pas.

Pourquoi l'obligation a-t-elle un goût amer?  Pourquoi faut-il faire son devoir avant toute chose pour mieux mériter le plaisir qu'on éprouve à faire ce qui nous chante. Qui décide de ce qu'il faut et de ce qu'il ne faut pas?
Pourquoi faut-il?

À l'exception de quelques insoumis, chaque beyrouthin, même celui qui a une aversion profonde à la socialisation, doit.
Même quand il est complètement indifférent à certaines personnes, lorsqu'il il s'agit de conventions sociales, surtout de mort, de naissance ou de mariage, IL FAUT! 3ayb.

Il faut présenter ses condoléances "les plus sincères". Elles ne s'adressent plus la parole depuis des années mais…le jour où le journal lui annonce que la grand-mère de son ex-amie n'est plus, ce moment qu'elle redoutait tant, elle avale sa bile et accourt la première aux obsèques. Parce qu'il faut! Parce que la société a gravé dans notre ADN le sens des courbettes et des salamalecs. Et là, Madame sort la tenue noire de luxe qu'elle enfile, manteau de vison à l'appui, pour faire une grande entrée et marquer je ne sais quel point, tant qu'a faire. Elle prend une mine de circonstance qui frôle la dévastation et s'installe sur une chaise dont l'emplacement est stratégique pour qu'ils notent sa présence. Elle ne reste pas moins de 20 minutes mais pas plus de 40 minutes. Il faut paraître sincère mais pas pot de colle. Pourquoi? Ça me dépasse.

À Beyrouth, il faut également rendre des visites de naissance. Il faut envahir la mère qui ne comprend pas trop ce qu'il lui arrive et qui se retrouve coincée à la maison pendant 40 jours à répéter les mêmes détails sordides de péridurale et d'épisiotomie. Il faut offrir du méghlé dans des bols en argent massif. Qui a dit que c'est comme ça? Je ne sais pas. Tout ce que je sais c'est que les bols en verre sont un faux pas. Il faut bien choisir son cadeau. Le budget qu'on affecte est un message en lui-même du genre j'ai beaucoup payé pour que tu n'aies rien à redire en société. Au fond, même la petite bouille adorable du nouveau-né nous émeut peu, mais il faut, 3ayb!

Le mariage, c'est le summum des il faut, ce jour-même où il n'est sensé falloir que champagne et bonheur. Il faut inviter un tas de gens dont on se fout royalement pour ne pas les "fâcher". À ce que je sache, on se fâche généralement de personnes qu'on connaît ou envers lesquelles on éprouve une certaine émotion mais non. À Beyrouth, la cérémonie du mariage compte 200 convives qu'on aime bien et 500 qu'on veut impressionner. Sinon, il faut organiser un "petit" mariage à l'"extérieur". À Rome ou à Mykonos. Il faut également contribuer à la liste de mariage, comme une taxe de légitimation sociale, même si on a l'authenticité de ne pas assister à la fête.

Oui, il faut, il faut, il faut...
Mais faut-il vraiment? Faut-il passer le plus clair de son temps à maîtriser l'art de la prévention? Quand je pense aux choses que j'aurais pu faire pendant ces 40 minutes de compassion forcée!  M'enfoncer sous ma couette à regarder "Top Gun" pour la nième fois, comme ça, parce que ça me procure un plaisir fou ou écrire une petite histoire comme celle-ci parce que ça me passionne.

Je suis certaine que Linda Lemay n'est pas la seule à avoir envie "de crever sa bulle de cristal, de laisser rentrer quelques langues sales, de troquer ses bonnes manières contre un peu de plaisir et un peu de poussière, de fumer des américaines et de se rouler des jamaïcaines…"

À Beyrouth, pour vivre bien il faut faire son devoir. C'est ça le dictat de la société. Il va sans dire qu'il est des lignes rouges à ne pas dépasser et les autres à ne pas écraser sur son chemin. Mais ça devrait s'arrêter là! Veux-t-on vivre bien ou veux-t-on la croquer à pleines dents cette vie?

Ce qu'il faut, c'est pouvoir, si on en a envie, si c'est ce qui nous définit le mieux, si c'est ce qui nous rend heureux, rester célibataire et jouissive à 50 ans, divorcer en paix et recommencer de zéro abstraction faite de ce qu'ils en pensent et de ce qu'ils disent, troquer sa carrière de neurologue contre une vie casanière ou aventurière, purger nos fréquentations de tous ces gens qu'on emmerde, inculquer à nos enfants le sens des valeurs avant celui du devoir, ne pas offrir de "cadeaux de retour" à l'anniversaire de notre môme sans passer pour Harpagon, célèbrer la nuit du nouvel an dans les bras de Morphée...

Ce qu'il ne faut pas, c'est mourir en se demandant: c'est ça la vie?

 Ce qu'il ne faut pas, c'est faire des choses qui n'ont pas de sens car "ce qui donne un sens à la vie, donne un sens à la mort".

La robe blanche

La robe blanche

Lettre à Voltaire

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