Lettre à Voltaire
Beyrouth, le 6 Août 2013 - Publié dans L'Orient le Jour
Cher Voltaire,
Il m'arrive de penser que vous êtes bien fatigué de vous retourner frénétiquement dans votre tombe.
Il faut dire que "l'infâme" a pris des ampleurs que même vous, depuis le temps, n'auriez pu imaginer.
Vous me direz que les combats n'ont pas changé. Les révolutions non plus. Vous avez raison, mais compte tenu de l'évolution et la modernisation du monde depuis votre "Traité sur la Tolérance", il est tout de même choquant, eut-il fallu que vous soyez toujours des nôtres, que vos combats soient encore et de plus belle, d'actualité. Vous vous en seriez donné à coeur joie!
Les religions demeurent inlassablement une gangrène qui laisse un grand nombre d'Etats amputés, handicapés, neutralisés. La sempiternelle utilisation du Divin à des fins politiques. Les injustices commises au nom de Dieu qui sont en réalité l'Antéchrist, l'Al-Dajjâl par excellence. Votre logique sur ce point est intemporelle: "Voyons maintenant si Jésus-Christ a établi des lois sanguinaires, s'il a ordonné l'intolérance, s'il fit bâtir les cachots de l'Inquisition, s'il institua les bourreaux des autodafés". Ils ont eu des siècles. Pensez-vous qu'ils aient réfléchi à la question? On flagelle à mort une adolescente en public parce qu'elle se fait violer. Infâmissime!
Vos textes sur l'humanisme, la démocratie, contre l'intolérance et l'injustice, le fanatisme et la tyrannie servent de combustibles au pied du bûcher de l'ignorance.
Mais ne vous affolez pas. Vous avez des successeurs grands et nobles qui ont payé de leur sang, de leur vie, de leur liberté. Malheureusement ces fléaux sont pandémiques. L'intolérance est omniprésente autant dans les pays obscurantistes que dans les états laïques et les capitales des libertés. Les tyrans de plus en plus illuminés laissent des traces indélébiles et procréent des printemps aux sorts absurdes. EN SOMME, JE NE VOUS RACONTE RIEN DE NOUVEAU. Vous êtes las.
Parlons de choses moins tragiques. Il y a de quoi désespérer même d'outre-tombe. Amusons-nous un peu. Je sais qu'à vos yeux la liberté d'expression fut la mère de toutes les libertés .
Permettez-moi Monsieur, de vous présenter mon pays. Le Liban. Vous connaissez? Ce petit coin invisible sur la carte du monde. Je dis bien "petit" et pour cause. Je vous épargne des descriptions diatribiques de cette "perle du moyen-orient". Je préfère aller droit au but et vous raconter "l'infâme"que vous auriez adoré "écraser".
La capitale du Liban, c'est Beyrouth. Le noyau dur de Beyrouth, c'est "la société". Oui, la société. Ce minuscule amalgame de gens quelconques ... Si je vous en parle ce n'est pas par critique ou mépris absolu de cet organisme tentaculaire. Après tout j'en fait partie. C'est plutôt parce que ma liberté d'expression m'est très chère. Vous allez rire. Lorsqu'elle est bafouée par de grands méchants loups tels que l'ignorance, la religion, le fanatisme, le despotisme, que vient faire "le gratin social beyrouthin" dans cette liste?
Et bien cette une fourmilière de préjugés est le plus inéclairé des tyrans.
Alors j'écris. Vous l'avez dit, écrire c'est agir. Mon sujet de choix, c'est justement le social du côté de chez nous. Les a priori bien du terroir. Le ridicule bien du village. Il se trouve néanmoins, que je me cache derrière des pseudonymes et un doux anonymat en guise de caution. Un laisser-passer presque absolu. Une garantie. De ne pas devoir rendre des comptes pour mes idées, mes critiques et mes mots. N'est-ce pas fou? En 2013 et une muselière sur la gueule?
A qui? Aux âmes (faussement) sensibles et surtout à ceux que je connais et qui, quand bien même je ne vise personne en particulier, vont se sentir visés.
Oui, parce qu'à Beyrouth, on connaît tout le monde et tout le monde nous connaît. C'est étouffant.
Je risque de bisquer. Je risque de gifler.
Lâche? Je ne pense pas. Égoiste c'est certain.
Vous conviendrez-là que "l'infamie" est d'un ordre bien plus subtil et perfide. Pourtant elle est présente. Je fais partie intégrante de ce système social fermé, radoteur, curieux et impitoyable. Je participe probablement aussi à son renforcement. Je suis coupable comme eux, me dis-je. Mais j'observe et je m'énerve. J'ai des choses à dire, à décrire, sans les enjoliver. Comme une sonnette d'alarme. Comme un miroir pour voir la putréfaction dans laquelle on se vautre et on se plaît. Mais aussi pour leur rappeler à ceux-là les offusqués, qu'il existe en nous, irréductibles âmes dansantes, bien des richesses et des histoires belles.
Et pour ne parler que de choses légères puisque l'affront n'est pas uniquement l'avantage des grands combats de ce monde, il faut pouvoir dire: Que l'échelle sociale n'est pas proportionnelle à la taille du cigare. Qu'il ne devrait pas y avoir de date d'expiration pour une femme non mariée, qu'elle a toute une vie pour trouver l'amour et qu'il faut combattre cette exigence sociale absolument cruelle. Que le bonheur ne s'achète pas à crédit, d'ailleurs qu'il ne s'achète pas du tout. Que le gouvernement d'un pays c'est sérieux, ça ne s'hérite pas et ça ne se fait pas à l'arrière d'une berline aux vitres fumées. Que y en a marre des déjeuners à 20 femmes par chaise. Mais comment le dire sans se faire massacrer et sans être marginalisé ?
Comment l'écrire avec une pointe d'humour et une bonne dose de vérité sans engendrer une rafale de susceptibilités à fleur de peau? Sans me mettre du gratin sur le dos?
Si je révèle mon identité, je ne risque ni l'emprisonnement, ni l'exil. Mon souci est bien plus futile que vos batailles. Cependant, je risque ma plume et mon "vitriolier". Je risque ma franchise. Je risque le conditionnement. INFÂME! Bien de chez nous.
J'écrase! Je pourchasse le système. "C'est la faute à Voltaire..."
Quand une liberté est boiteuse, plutôt des béquilles qu'une chaise roulante.
P.S: Je tiens à préciser que Voltaire n'a pas que du bon. Il inventa certes la figure moderne de l'intellectuel, conscience libre au service des idéaux de justice, de tolérance et de liberté. Il y a pourtant une autre face, bien moins connue, déconcertante, où le même homme paraît d'abord ouvertement raciste etc.
(Vous pouvez faire vos recherches) mais sa grandeur est réelle et son courage n'est pas une fable.