La robe blanche
Beyrouth, le 22 Janvier 2014
"Le mariage c'est la robe. Après, évidemment, on a le mari!" (Jean Anouilh)
Certaines personnes naissent avec les cheveux blonds, d'autres avec des yeux verts, d'autres encore avec un pénis…certains naissent jumeaux, d'autres trop petits ou trop grands, poilus ou maigres, plus intelligents, moins cons.
À Beyrouth, presque toutes les filles naissent avec une robe blanche imprimée dans la cervelle. Comme une sorte de chromosome XX+. Qu'elles le veuillent ou pas.
Il y a des centaines de générations de ça, tout avait commencé lorsqu'on leur bourrait le crâne avec cet habit légendaire et tout ce qui en découlait, du mari, aux enfants, au statut social. C'était, il y a longtemps, le seul but, le seul horizon qu'une jeune femme pouvait entrevoir ou imaginer. Elle n'avait d'autre usage que celui de s'unir à un homme, très souvent qu'elle connaissait peu, et, de procréer. Puis à force et à l'usure, le bourrage est passé dans les gènes et maintenant il me semble qu'on naisse avec. Quand bien même la femme se soit émancipée, même si elle a évolué, que les coutumes se soient érodées lentement à tort ou à raison; et nonobstant le fait qu'elle se soit placée de par sa volonté et son ambition au même niveau que l'homme, qu'elle travaille et s'assume parfaitement, qu'elle accomplit et réussit comme son binôme XY, qu'elle gouverne des pays; et même si elle fait la pluie et le beau temps, à un moment donné le gène princesse-robe-blanche-conte-de-fée s'active et tout bascule dans sa tête.
Chaque décade a son charme.
De 10 à 20 ans, nous les femmes, rêvons du grand amour, du prince charmant sur son cheval blanc, d'une robe qui ressemble à celle de Cendrillon, d'un homme qui soit beau, fort, loyal, gentil et qui se batte corps et âme pour gagner notre coeur. Durant ces dix premières années d'initiation, les parents tiennent le discours classique: C'est encore tôt, finis tes études pour trouver un bon boulot, tu as la vie devant toi, ne brûle pas les étapes.
De 20 à 30 ans, lorsqu'on connaît mieux les hommes en réalité et que nous goûtons aux plaisirs de la chair, nous imaginons ce grand jour lorsque notre père nous conduira à l'autel pour nous donner à celui qui sera grand, beau, intellectuel mais voyou, tendre mais passionné, dominant mais ouvert, ambitieux mais "bien né", aisé/riche et généreux, bombe au lit mais fidèle. L'utopie quoi. Nous attendons impatiemment le moment imprévisible où nous le rencontrerons et nous le reconnaîtrons parmi des milliers, l'homme de notre vie. Jusqu'à 30 ans, nous sommes pleines d'espoir car tout peut arriver et nous n'entrevoyons pas la possibilité que nous soyons parmi celles qui, passées la trentaine, n'ont toujours pas enfilé l'habit mythique.
En couple, nous sommes amoureuses mais l'amour et l'eau fraîche ne nous suffisent plus. Nous commençons lentement à planifier dans nos petites têtes de filles, TOUT: du blanc sale au blanc neige, des perles au taffetas, de la dentelle aux fleurs, de la valse à la zaffé. À ce stade la robe a mûri, un peu Stephanie Seymour dans November Rain, un peu Sissi Impératrice. Évidemment, lui, n'est au courant de rien et dans la majorité des cas, il est allergique à l'idée. Célibataires, nous n'en ratons pas une pour nous parer de la tête aux pieds afin de ne jamais risquer le look épouvantail au moment de la rencontre fatale. C'est la course contre le temps. La robe blanche c'est à 30 ans au grand maximum. Les parents eux, changent de discours: Yalla, qu'est-ce que tu attends pour lui en parler? Khalas ça suffit! Qu'est-ce que les gens vont dire? Walaw! Ça fait 2 ans que vous êtes ensemble! Soit il t'épouse soit tu le quittes! Quitte-le et tu verras comment il va revenir en courant!
Malheureusement, il court dans l'autre sens, le plus souvent . Et d'ailleurs, quel plaisir y a-t-il à forcer la main à un homme par le chantage émotionnel? Dans la plupart des cas, si ils reviennent c'est parce qu'on leur manque et non parce qu'ils rêvent d'un costume trois pièces et d'une first dance. C'est justement comme ça qu'on se marie pour les mauvaises raisons.
De 30 à 40 ans, c'est l'ère des compromis. La robe blanche toujours vivace dans notre imaginaire prend des allures moins princières et plus BCBG. On révise nos critères généralement à la baisse. On redescend sur terre en quasi chute libre. On en est déjà à dix ans de carrière brillante, on s'achète tout ce qu'on veut et on est libre comme l'air. Mais la société beyrouthine continue de nous narguer. Ça jase, ça potine, c'est impitoyable. Ne pas s'être mariée passée la trentaine c'est une sorte de déformation génétique. Les parents dépriment. Ils se sentent coupables et incapables. Ils remettent en question toute leur éducation et recherchent la faille en eux.
Ils ne se doutent pas que leur fille adorée a, peut-être, juste peut-être, d'autres ambitions que le pouponnage. Qu'elle est toujours célibataire, parce que son chromosome XX+, elle n'a pas demandé à l'avoir.
OUI! Parce qu'il y a toujours des exceptions. Elles sont de plus en plus nombreuses à ne pas aspirer à des noces d'argent. Parce que les temps ont changé ou parce qu'elles ont probablement notre société à remercier avec son taux inouï de divorces et de scandales, cette société-même qui a le culot de les juger et de les marginaliser dans cette catégorie réductrice de "vieilles filles" quand c'est elle qui contribue le plus à la décapitation d'un couple. Haram, 3annasit!
Pourquoi une belle histoire d'amour doit-elle culminer avec une robe blanche afin d'être un succès? Faut-il toujours une cerise sur un gâteau déjà délicieux?
Ce qui est certain c'est que "la grande ambition des femmes est d'inspirer de l'amour" (Molière).
Ceci dit, la génération XX+ est en pleine mutation.
Entre celles qui croient que la robe blanche suffit à construire un mariage et celles qui s'en parent pour fuir à la pression sociale, il y a celles qui ont compris que la crinoline et le voile ne sont pas une fin en soi(e).
P.S: Mes propos n'engagent que moi. Cet article n'est en aucun cas une critique de l'institution du mariage qui n'est pas toujours vouée à l'échec. Il y a des couples mariés qui se portent très bien.