Je confesse, Tu confesses, Nous confessions
Je, tu, il...Nous, vous, ils...
JE suis un homme de 35 ans. J'ai des cheveux grisonnants, le teint hâlé, les dents blanches alignées comme un collier de perles, le nez droit, les mains nobles, le torse compartimenté.
Je m'habille avec élégance, je marche avec allure, je parle avec du charisme.Je m'appelle Omar. Je vis à Verdun, à l'"ouest". Je travaille dans la boîte familiale. Je suis aisé et je suis ambitieux. Je suis sur-diplômé de Harvard. Je parle quatre langues couramment.J'ai voyagé, j'ai vu du pays. J'ai vécu plusieurs vies de styles différents. Je suis ouvert surtout parce que je me suis exposé à une multitude de cultures et j'ai appris la tolérance et la diversité.
Je confesse.
Je suis Libanais.
Je suis Musulman.
TU es une femme de 30 ans. Tu as une crinière ondulée d'un châtain clair aux reflets chatoyants, la peau blanche, les dents interrompues d'espaces qui te donnent un sourire imprévisible plein de promesses, les mains racées accentuées de rouge-noir à la mode, le buste généraux et fier, la démarche fluide et gracieuse. Tu t'appelles Marie. Tu vis à Achrafieh, dans le carré d'or. Tu travailles à l'ONU. Tu es aisée et ambitieuse. Tu es passionnée de littérature. Tu as vécu longtemps en France et de là-bas tu as fait des voyages à la découverte de nouvelles cultures au cours desquels dans tu as noué des amitiés durables et enrichissantes. Tes parents t'ont appris que ta culture, ton libéralisme et ton humanisme sont ton arsenal.
Tu confesses.
Tu es Libanaise.
Tu es Chrétienne.
IL nous a introduits il y a de cela 3 ans au dîner de ses fiançailles. Lorsqu'il t'a présentée à moi, je pouvais lire dans ses yeux cette lueur d'espoir d'avoir enfin réussi son coup. Me caser avec ce qu'il nommait un "premier cru". Ce soir là, la petite lueur s'enflamma très vite et fit place à un feu. Un feu qui se mit à brûler nos corps qui se confondirent à l'infini. Quelques mois plus tard, le feu se propagea à nos coeurs. Ça faisait presque mal tellement ça brûlait. Les mois devinrent des années. La distance entre nous se réduisit à néant. NOUS.
NOUS à Madrid, nous à New York, nous au ciné, nous et les copains, nous et le chien dans les rues le dimanche matin, nous et cet appartement loué en secret pour abriter nos nuits ivres et nos nuits calmes.
Et pourtant...
Tout nous séparait et tout nous sépare encore. ILS, ELLES.
ILS ont été entre nous depuis la première seconde. Je le savais, tu le savais. J'avais beau avoir vu le monde, toi avoir été élevée par des parents hippies. Le jour venu, nous deviendrions l'exception. La limite. A l'époque, on s'en fichait. Penser au futur était une aberration. Voir plus loin que l'envie de m'allonger sur toi et t'emporter au rythme de mes hanches était une absurdité. On ne pense jamais au lendemain quand on est amoureux.
Ils sont aussi enracinés dans leur convictions les uns que les autres.
Ils sont musulmans, eux sont chrétiens.
Ils se respectent. Ils s'apprécient. Ils ne se mélangent pas!
Ils ont partagé des repas, parlé politique ouvertement, échangé des blagues, fait un bout de chemin ensemble, grâce à nous. Ils ne partagent pas leurs enfants.
Pourtant leurs enfants sont adultes et peuvent faire les choix qu'ils veulent.
Mais...leurs enfants sont libanais. Le libanais obéit en général, c'est congénital, à tout un tas d'us et de coutumes sociales. Il les fuit parfois, il revient le plus souvent aux sources. Ils n'ont peut-être pas tort me dis-je. Ils ont toujours raison, n'est-ce pas ce que le temps a prouvé?
Ils croient que le mariage est une autre histoire. C'est vrai, je suis croyant et je veux pour mes enfants les mêmes croyances. C'est un problème, toi aussi tu es croyante et tu veux qu'ils prient à Jésus, Marie, Joseph.
Ils n'ont pas tort quand ils nous moquent. Jésus ne les accompagnera jamais. Ils vont naître Mahométans et ils le resteront. C'est le discours que tu tiens maintenant.
ELLES, ces religions qui sont la déformation par les humains de la foi. La foi profonde, silencieuse, puissante qui soulèverait des montagnes mais qui se plie à l'ignorance. Deux choses si différentes et incompatibles que sont la foi et la religion. ELLES sont la cause de beaucoup de guerres comme celle que nous allons faire TOI contre MOI, ma chérie.
VOUS voyez, Aimer se conjugue à l'infini. Au Liban, le passé n'étant pas simple, il se conjugue souvent à l'imparfait.
Je confesse à Dieu tout puissant...que nous sommes de confessions différentes.
NOUS ne seront pas.
FIN.