La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Attention les enfants, danger!

Attention les enfants, danger!

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La grève des professeurs du mois dernier m’a fait penser, absurde je l’avoue, à la chanson de Michel Sardou Attention les enfants danger.

Sauf que Sardou chante le danger que peuvent poser pour leur progéniture, les adultes, les parents, ces grands enfants, lorsqu’ils se démènent en vain avec la monogamie que leur impose le mariage.              

Cette grève prolongée m’a illuminée. Le danger principal pour beaucoup de mamans (moi-même inclus) n’étant point de ne pas trouver un membre de la famille ou une amie pour garder les enfants mais plutôt de devoir tripler de créativité pour que les mômes NE S’ENNUIENT PAS ! Attention les enfants, ennui !

Non, on n’a plus peur de leur infliger une séparation, de les déstabiliser, on n’est plus terrorisé à l’idée qu’ils se roulent des pètes à la sortie du lycée ou qu’ils inspirent la moquette, on ne s’inquiète plus de leurs fréquentations, on ne se soucie plus de déceler une dyslexie ou une mauvaise habitude, ON EST TÉTANISÉ par l’effroi qu’ils s’ennuient !

Quand je pense à mon enfance, le souvenir le plus vivace reste celui de ces longues heures écoulées à regarder à travers le plafond, échouée sur mon lit telle une étoile de mer, l’avenir que la vie me réserverait, au-delà des murs à papier peint fleuri de ma chambre. Ne rien faire était bon pour le mental, pour la santé. Immobile, il n’y avait d’active que ma cervelle qui s’en allait inventer des jeux, des films, des histoires d’amour, des passions interdites, des concerts à salle pleine, moi en smoking (Saint-Laurent plaît-il) derrière un micro retro habillé de mousseline noire, des disputes fictives victorieuses, avec pour seul écran, mes yeux souvent fermés.

L’ennui faisait partie intégrante de notre enfance voire de notre éducation. C’était la guerre, c’est vrai, les choix de divertissements étaient limités. Pourtant, je suis de ceux/celles dont les parents ont défié la morosité et le défaitisme, le danger des bombes et la précarité de la vie afin de m’éviter une enfance avortée. Au contraire, je suis passée à l’âge adulte au terme d’une enfance heureuse et bourrée de beaux souvenirs, même au creux de cette chaloupe de bois qui nous a emmenés une nuit de guerre au Larnaca Rose, mastodonte flottant au milieu de la méditerranée, parce que le danger du moment nous avait poussés à fuir Beyrouth pour quelques mois ; même dans la cage d’escaliers avec les voisins, pour se protéger des raids, à chauffer des nouilles sur un camping gaz dans une convivialité et une chaleur humaine que j’ai du mal à retrouver en temps de paix. Je suis devenue adulte avec à mon actif 15 ans de danse classique, 11 ans de piano et 22 étés à Baabdat, contre vents et marées, contre mitrailles et cessez-le-feu, contre toute attente. Tous ces moments de bonheur furent ponctués de longues heures d’ennui. Je passais le plus clair de mon temps à « attendre la ligne » au téléphone ou la chanson qu’on m’avait promis de passer à la radio, à jouer avec des restes de bois et de pierres sous le préau de l’immeuble avec les gosses du quartier de Furn El Hayek, dont mes bons amis, les fils du gardien. J’ai grandi avec eux. On jouait à tout et surtout à rien. Qu’est-ce qu’on se faisait chier et qu’est-ce que c’était bon !

Avec pour seule planche de salut notre imagination fertilissime, on créait, on concoctait, on pensait, on rêvait, sans modération, de moyens pour combler le temps et tromper le traintrain : la pièce de théâtre montée de l’Acte 5 à l’Acte I sur les planches d’un parking sous-terrain, avec costumes de vieux rideaux découpés et cousus à la main; la cueillette des hammayda à la pisse de chien et les akideneh (nèfles) volés aux arbres des voisins ; les farces téléphoniques qu’on infligeait aux gens bien. Nos parents, entre temps, s’occupaient aussi. Ils n’ont jamais participé à notre recherche du temps perdu. Ils nous envoyaient nous démerder et ils n’en ressentaient pas la moindre culpabilité! Ils n’avaient pas pour mission de vie le divertissement de leurs gosses pourris.

Après la guerre, rien n’a changé. Les sorties c’était le dimanche, à la rigueur le samedi. Je n’ai jamais vu ma mère s’habiller à 16h pour emmener mon frère au playground ou à un play date. Je ne l’ai jamais trouvée affolée faisant les cent pas au salon parce qu’un après midi de la semaine était libre.

Qu’avons-nous fait de cet héritage ? Ques’est-il passé pour qu’au réveil mon fils me demande « qu’est-ce qu’on fait aujourdui » avant de dire bonjour ? À quel moment ai-je craint de répondre à sa question, coupable de l’avoir « négligé » ? Pourquoi ne pas capitaliser sur les bénéfices énormes que ma jeunesse a procurés à la personne que je suis devenue ?

Nous sommes tous inclinés à suivre les mouvements sociaux du moment. J’ai failli tomber dans le piège des play dates avec mon aîné. Dans les années 80, quand ma mère me « jetait » chez mes cousins ça ne s’appelait pas un play date mais une aubaine – pour elle - ; finir de mes jérémiades le temps d’un sursis.

J’ai terriblement angoissé lorsque des mamans ont déroulé la liste des activités périscolaires hebdomadaires de leurs gosses : lundi taekwondo , mardi gymnastique, mercredi musique, jeudi Yoga et vendredi phusique cantique ( ;p). C’est du foutage de gueule dans son état le plus pur. Et ça ne venait pas uniquement de mamans sans boulot mais surtout de mamans qui travaillent ! Alors, soit elles sont cokées à mort soit elles sont folles.

Et le gosse dans tout ça ? Dans les méandres de ce formatage initiatique à la limite maçonnique, à quelle heure peut-il imaginer un peu ? C’est une expropriation de leur cervelle, une séquestration déguisée. Je n’ai pas honte de le dire, je n’ai pas le temps pour eux tous les jours et grand bien leur fasse si ils jouent dans leur chambre tous seuls ! D’ailleurs c’est des confins de leur chambre que va naître une fratrie inébranlable. Voilà, ils vont s’ennuyer à deux.

« Tu les emmènes dans quel pays cet été » ?. « Anh tu ne voyages pas avec eux souvent » ??? Et ben non ! En termes de monuments historiques, mon cadet ne connaît que le rocher de Raouché et mon aîné , pour un début, Burj el Arab. Oui, je ne rêve que de ça, faire du pays avec eux mais calmons-nous un peu ! Il ne va pas apprécier le Colisée ou le MoMA à deux ans !

Et les tablettes, télés, smartphones et autres divertissements du siècle ? J’ai limité ça à 20 minutes la journée en semaine. Puisqu’ils s’ennuient quand même malgré tous ces écrans, autant qu’ils se fassent chier sans être conditionnés par la famille Pig.

Alors voilà, pour mes enfants, l’ennui est au menu et il y reste. D’ailleurs c’est grâce au désoeuvrement que j’éviterai de me retrouver avec une descendance blasée. Après deux heures à dévisager le plafond, aller manger une glace chez Hanna aura des allures de Disneyland.

A Josef et James

 

Les bronzés à Faqra

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It's a cruel summer...

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