La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Les bronzés à Faqra

Les bronzés à Faqra

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Quand il neige, les gens glissent. Sur une luge, sur des skis, sur un snowboard, sur leurs Moon Boots ou leurs après-ski Chanelsur leurs fesses, ils glissent, vous glissez, nous glissons. Quand il neige au Liban en 2018 et qu'on a des enfants en âge de se mettre debout, on est obligé de par la loi de les faire skier. C'est dans le code libanais de procédure parentale. 

Comme beaucoup parmi vous, descendants de la bourgeoisie 80's chaghkieh/ghaghbieh,  j'ai vécu le plus clair de mon enfance hivernale sur les pistes de Faqra Club, en école de ski, en vacances de neige ou en weekend avec mes parents. Lorsqu'on ne dormait pas à l'Auberge de Faqra, mon père nous réveillait, mon frère et moi, à 6h du matin, le samedi à Achrafieh et hop en voiture direction les pistes - l'arsenal dans le coffre-: les skis, les batons, les casques, les cagoules de laine, les bottes d'On a marché sur la lune et le Piz Buin. Arrivée à 7h, passage obligé chez Fadi pour régler les bottes sur les skis et rendez-vous avec Najib, le moniteur bronzé en tenue rouge. Au loin, le téléski, sorte de tire-fesses en forme de T qui balance de son cable et me nargue comme la lame d'une guillotine sur le point de chuter. Ma seule prière du moment est de pouvoir, rien qu'une fois, ne pas monter la piste sur le ventre, accrochée à l'archet comme on s'accroche à la vie, avec un seul ski et la neige dans la bouche. Rien qu'une fois, du haut de mon Q, m'assoir sur le T, jusqu'au bout. Plus tard, mon voeu le plus absurde serait de ne pas tomber du télésiège et le plus cher, de gagner la compétition de slalom géant afin de dormir le dimanche matin. Je dois avouer que la perspective du "ras 3asfour" au citron du restaurant des pistes, auprès de la cheminée, après une journée à entendre "chasse-neige, chasssee-neeeeiiigge ya albeeeehhh, piquer le baton, virrraaaage, piquer le baton, virrrraaaggge à gauche", me réchauffait le coeur et les tripes. Je ne savais pas si j'aimais le ski. Je ne me suis jamais posé la question, on ne m'a jamais demandé. Je sais que j'ai fini championne maintes fois sans m'en rendre compte. Sauf qu'à l'époque, ce n'était pas nécessairement une tendance, voire une question de vie ou de mort sociale. C'était la guerre (ou l'après guerre), les choix d'activités étant limités, mes parents bravaient vents et marées afin de nous assurer une belle enfance. Et puis mon père adorait skier. Mon frère aussi. Moi je suivais.

Ceci dit, quand je pense à ces longs weekends à l'Auberge laquelle ressemblait plus à un chalet géant qu'à un hôtel, la convivialité, la vie en communauté (snobinarde certes, mais communautaire néanmoins), le staff chaleureux, les balades en pyjamas de chambre en chambre, ma mère qui papotait avec ses copines dans le lobby et la liberté circonstancielle qui en découlait pour nous, la boîte de nuit aux murs de cristaux de verre noirs, le T3 en classe de neige, la barbe blanche de M. Sebaali et les amourettes qui naissaient entre deux lits superposés, je souris. Quand je pense aux dernières années d'adolescence, alors affranchis des moniteurs, mon frère et moi dévalions les pistes avec mon père comme des fous, je me dis que c'était pas si mal. Les réveils à 6h ne me seyaient toujours pas, je préférais de loin chanter devant mon miroir à skier, mais ça avait du bon, ça me forgeait des histoires à raconter et des souvenirs avec ma famille. Un jour, j'ai pris un hors-piste, j'ai tenté un peu d'indépendance, au retour vers la piste, je me heurtai à toute vitesse contre un homme en noir, je lui cassai la main et le pouce. C'était mon père. Je devais avoir 18 ou 19 ans au plus. Depuis, je m'émancipai totalement, je divorçai d'avec le ski pour la vie, je m'envolai vers de nouvelles aventures.

Jamais n'aurais-je imaginé que des années plus tard je me retrouverais à la case départ avec pour victimes un petit blond de 5 ans et un petit brun de 3 ans. Autour d'eux, de rares descendances de cette bourgeoisie de guerre et sinon, une invasion de gosses de nouveaux riches ou d'anciens pauvres (merci Gad) anglophones qui ont remplacé  "moniteugh" et "monsieur please je veux paghler à papi" par "oh my god I'm so gonna own the slopes today lol" et "Ryan say hello to auntie/3ammo habibeh" et; des gosses de blogeuses en total look sponsorisés par Moncler, Giro et Rossignol. Parce que Faraya c'est pour les ploucs. Parce qu'un plouc à Faqra c'est plus joli.

Rien n'a changé. Rien. Faqra Club est une capsule temporelle. L'Auberge a rénové le décor mais cette chaleur rassurante du "chez soi" est encore reine. Le maître D' au resto du haut a des cheveux blancs et se souvient de moi petite. La réceptionniste vous donne envie de l'enlacer chaque matin. Le restaurant des pistes ne sert plus de ras 3asfour mais des chips et des sandwichs gelés. A part ça, la guillotine attend inlassablement sa prochaine victime. Nous retrouvons donc le moniteur en tenue rouge. Josef prend son envol alpin. Moi je loue une luge et me tape 50 montées/descentes avec les 15 kilos de James au bout de la corde. Ça faisait quelque 18 ans que je n'avais pas marché comme un phoque avec des bottes de ski sur l'asphalte, que je ne m'étais pris le télésiège dans le fémur, qu'en somme je n'avais pas skié. Me vient alors la brillante idée de défier le blocage. Soyons fou! Je me dirige à la boutique de location. Fadi, oui, Fadi me reçoit. Tel un edelweiss sur sa neige éternelle, j'ai plus de rides que lui. Mes skis on la tête arrondie, pas pointue. Paraboliques me dit-il. Je ne connais de paraboles que celles du Christ. 

Fière comme Artaban, avec mon style technique de chez Najib, je dévale les pistes. Je suis tellement soulagée. C'est comme la bicyclette, ça ne s'oublie pas. Sauf que je n'arrive pas à piquer le baton et à virer. Figurez-vous que je suis démodée! Mon style acquis au bout de 1500 réveils aux aurores, flexions et crampes à l'appui est dépassé! Avec des skis paraboliques on fait du carving! On sculpte la neige! On balance les hanches de gauche à droite et les paraboles s'écrivent sur le tapis blanc. Ah pardon!

Je réalise qu'il va me falloir trouver autre chose pour tromper l'ennui. Un ennui à 600 USD la journée. Je m'en vais carver un bonhomme de neige avec James. La soirée en perspective, à Faraya, aux relents de raclette mêlés à du Thierry Mugler et d'oignons qui flambent en pierrade, ne m'enchante pas. C'est déjà assez pénible comme ça la probabilité beyrouthine de rencontrer du gratin social à chaque coin de bar. Mais te jeter dans la gueule du loup, dans une piscine de gratin bien concentré en altitude, c'est tout autre chose! Qui plus est, sur fond de Sunlight des Tropiques. Et ça sautille, ça se trémousse, ça jubile, ça discute avec des haleines de chacals. En montagne tu as des chances de parler avec des gens qui vont t'ignorer dans la rue à Beyrouth le Lundi. Tellement exotique, j'adore.

Je ne sais toujours pas pourquoi on s'y trouve. Josef aime skier. Les enfants ont droit à des vacances de neige comme tous leurs copains. Je ne peux pas jouer les égoïstes et leur imposer mes goûts. Je dois leur donner le choix, même si moi j'ai la poisse et vois la vie en noir au bout du deuxième jour. D'ailleurs laquelle des mamans oserait-elle ne pas enseigner le ski à ses enfants avec toute la pression actuelle sur les réseaux sociaux? Quand le lundi au bureau avant de démarrer ta semaine, tu éffeuilles FB en attendant de finir ton café et dégringolent une multitude de photos, d'une famille au complet sur les skis avec papa et maman à la pointe du "parabolisme" et de gosses en dossards de championnat pour les 1 à 3 ans, tu es loin d'avoir assuré ton rôle de mère 2.0! Dans ta tête tu fais un petit walk of shame. Après les photos de ski, il y a les photos de karaté, taekwondo, équitation, football...de la même famille! Quand je pense que j'ai le culot de prendre quelques heures la semaine pour lire, écrire, aller à la gym ou chanter! Au lieu de consacrer ce temps à former des champions de ski! Quelle mère indigne suis-je!

Je m'en balance moi si mon fils est le roi de la glisse. A moins qu'il aime ça et pour le moment il a 5 ans et à 5 ans on aime les Kinder Surprise. Je me fous royalement des activités si cela voudrait dire que je devrais jouer à cache-cache avec eux à la maison ou que leur père passerais 3 heures à leur fabriquer des maisonnettes avec les coussins du canapé ou des soucoupes volantes avec les édredons. Collectionner les activités extra-curriculaires rien que parce qu'une société en mal de paraître choisit de vivre à 1000 à l'heure, préfère la quantité à la qualité et l'image à l'expérience, très peu pour moi.

Je suis presque sûre que mon fils se souviendra à vie de ces 4 heures écoulées avec son père sur un rocher de la Raouché au milieu des pêcheurs à tenter de contrôler son moulinet. Et le téléphérique jusqu'à Notre Dame de Harissa alors! 

Pourquoi “montons-nous” à Faqra? Pour les souvenirs. Pour que les enfants aient des options, pour essayer, pour expérimenter mais sans finalité, sans pression, sans rien attendre d'eux en retour surtout pas de se diluer dans un système dicté par les tendances.

Ce que je désire c'est qu'ils aient la liberté de choisir. D'exceller à faire ce qu'ils aiment et non pas ce que j'aime pour eux...

Pour le ras 3asfour.

 

 

 

Allô maman, c'est quoi la Beghbagha?

Allô maman, c'est quoi la Beghbagha?

Attention les enfants, danger!

Attention les enfants, danger!