La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Mes chers enfants...pardon

Mes chers enfants...pardon

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Beyrouth, le 24 Juillet 2016 - Publié dans l'orient le jour

Ce n'est ni la première ni la dernière fois que le Liban et les Libanais assisteront offusqués, dégoûtés et affolés à un crime inexplicable. À une atrocité inimaginable. À un acte de barbarie plus absurde qu'hier et moins indélébile que demain. À un meurtre qui semble aller fatalement vers l'impunité et la protection politique. Je ne dis pas ça afin de minimiser la gravité de la disparition de Georges Rif ni d'ailleurs parce que ce qu'on avale est de moins en moins amer. Je ne suis pas moins choquée qu'on ose une fois de plus parler de parti politique ou de figure publique ou soi-disant puissante (on n'est puissant que si l'on compte pour les autres) ou encore de partialité du système judiciaire. C'est affreux ! Même le flagrant délit est camouflable dans ce pays... Bien au contraire, ce poignard de la colère qui s'est acharné sur le pauvre corps d'un homme qui pensait rentrer le soir retrouver ses enfants a été une révélation.


J'ai parcouru les réseaux sociaux et les journaux parce que je suis coupable comme tout un chacun de curiosité et de voyeurisme. Je l'ai fait la mort dans l'âme, mais je l'ai fait quand même.
À chaque fois, c'est une rafale d'émotions qui ravage mon corps et mon cœur, dans le même ordre. Je suis foudroyée, curieuse, enragée, écartelée par une sensation d'injustice révoltante, puis d'impuissance paralysante. Je suis furieuse, je veux agir ; un élan vite avorté par l'inévitable fatalisme, devenu l'apanage d'une grande partie de nous, Libanais, forcés ou résignés à attendre qu'un Georges Rif aille rejoindre les autres victimes aux oubliettes de la conscience collective. Ce qui est d'autant plus honteux. En oubliant, on devient en quelque sorte receleurs.
Que puis-je faire pour lui ? Rien. J'aurais beau hashtager son prénom et tout le lexique qui va avec son si triste et si poignant sort, marcher dans les rues en guise de protestation, écrire sur les réseaux sociaux du confort de mon canapé parce que je suis trop lâche pour en faire plus (la peur que le criminel soit libéré et me poursuive pour me poignarder fait plus que m'effleurer l'esprit), mais trop humaine pour me taire, Rien ne le ramènera et Rien ne consolera sa femme et ses enfants. Même si, par un concours de circonstances, j'avais été à même d'agir, de faire une différence, d'amener la justice à prendre son cours, de participer à une purge héroïque de notre société de sa « politite aiguë » (une pathologie qui devrait rejoindre les annales de la médecine), j'en serais à des années-lumière de la sauver ou de soigner le cœur brisé de cette pauvre famille.


Cependant, c'est une révélation. Je peux et je dois faire quelque chose... Demander pardon à mes enfants. À ces deux petits anges qui sont nés de l'amour dans un monde qui aime de moins en moins. Sans amour il n'y a pas de vie. Sans amour il n'y a pas d'humains, mais des humanoïdes. Il n'y a pas d'espoir. Ils n'ont pas eu le choix, ils n'ont pas demandé à naître parmi des hommes génétiquement modifiés.
Mes chers enfants, pardon. Avant de vous avoir, j'avais des rêves. Je voulais changer le monde avec mes amis. Je voulais préparer le terrain pour vous recevoir. Chasser le serpent avec ses idées noires qui plongent les planètes dans l'obscurité comme Le Petit Prince dans son manteau étoilé à l'aide de son éléphanocéros. Je voulais laisser entrer la lumière. C'est le monde qui a fini par nous changer, ou du moins nous isoler, nous, tous ceux qui croient encore ferme à l'amour comme langage universel. Puis vous êtes arrivés, et vous protéger est devenu ma quête ultime. Il n'empêche que vous allez grandir dans ce monde que l'on vous lègue, qui étouffe de sa propre putréfaction, gangrené jusqu'au cou ; vous allez voir de vos propres yeux la barbarie que je vais tenter de vous cacher le plus longtemps possible. Puis les successeurs des réseaux sociaux actuels iront encore plus loin dans l'étalage du moindre détail sordide et cruel d'un meurtre, jusqu'à le banaliser. Peut-être même que quand vous serez grands, l'impunité sera la règle... Tant qu'à faire, on circulera avec des lianes et on mangera les bonnes bananes de notre république... Pardon. C'est notre faute, papa et moi. Vous voyez, c'est aussi loin dans l'abysse que le meurtre de cet innocent m'a plongée. C'est à en devenir fou. C'est à se demander si il faudrait mieux arrêter de procréer pour mettre fin à ce film d'horreur. C'est à se sentir coupable.


Et puis, je vous regarde, et je me dis qu'il y a de l'espoir. Parce que vous n'êtes qu'amour. C'est probablement pour cette raison qu'on fait encore des enfants. Vous êtes autant de chances de vaincre un trop-plein de violence et de douleur. À condition d'aimer.
Le monde va être jugé par les enfants et « seuls les enfants savent ce qu'ils cherchent »...

Parution dans l'Orient Le Jour le 24/7/2015: 

http://www.lorientlejour.com/article/935900/mes-chers-enfants-pardon.html

 

Le virus du siècle: HASH1-TAG1

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La robe blanche

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