Khalas Pap !
Le 21 Juin n'est pas le 21 Mars. Ce n'est pas la fête des mères, c'est la fête des pères.
Si je l’écris ainsi c'est parce qu'il me semble qu'on lui donne beaucoup moins d'importance, cette fête. En tout cas l'engouement est faible. Enfin… à l’exception de ceux et celles qui insistent à célébrer toutes les fêtes des pères des pays du monde entier dépouillant de ce fait le 21 Juin libanais de toute sa substance. Vous les connaissez ? Ces joyeux lurons en quête désespérée d’identité qui pratiquent avec autant de dévouement Halloween, la Toussaint et la Berbara, Thanksgiving, le 4th of July, le D Day, l’Epiphanie et le Noël Arménien, le 14 juillet à la Résidence des Pins et la fête de la dépendance le 22 Novembre ? Ne sont-ils pas mignons ces shootés à la sérotonine qui farfouillent dans leurs arbres généalogiques afin de détecter une ascendance étrangère qui justifierait leurs comportements de Père Noël sous Prozac?
Toujours est-il, qu’à l’exception de cette espèce bizarre, le 21 Juin, les industries de peluches, fleurs et ballons font moins dans le matraquage. Sur les réseaux sociaux les slogans et les effusions émotionnelles en cascade accompagnées de photos d'enfance sont pudiques. Il y a une sorte de retenue implicite quand il s’agit de louer les papas.
Comme si c'était plus difficile de leur déclarer notre amour.
C'est vrai, maman nous a portés dans son ventre. Nos premiers instants de vie nous sont injectés en intraveineuse à travers un cordon qui nous lie à elle à jamais. C'est vrai, la connexion est instantanée, innée, chimique, instinctive, transcendantale, animale. Pourtant…
C'est ce petit spermatozoïde vainqueur qui nous a plantés dans son giron. L'équation manque de sens sans papa. Qu'il soit un héros ou un trouillard, un prince charmant ou un coureur de jupons, un homme heureux ou malheureux, un papa poule ou un papa du dimanche, un sage ou un éternel enfant, ou tout cela en même temps -un homme en somme- ; sans lui, sans ses gènes, nous ne sommes pas nous.
C'est vrai que dans l'art de la procréation ils ont le beau rôle. C'est vrai que pour eux, faire un enfant est une nuit de plaisir comme les autres qui se solde par une éjaculation.
C’est vrai que ce ne sont pas eux qui vont se métamorphoser en cachalot neurasthénique au terme de neuf mois d’une torture physique rythmée de rots impulsifs et gargantuesques, de gerbes imprévisibles sur le tapis antique -comme un chiot qui pisse partout à la recherche de ses marques- et de pleurs ponctués de fous rires qu’aucun psychanalyste n’a envie de traiter.
Mais ces 9 mois nous octroient-ils à nous mères plus de légitimité qu'aux pères?
Ce texte je le dédie à mon mari et à tous les jeunes papas comme lui.
À ceux qui se sont mariés avec toutes le bonnes intentions du monde sans se douter que leur semence ferait tant de ravages. À ceux qui doivent communiquer dans une langue barbare, celle des enfants, alors qu’ils n’ont pas fini d’apprendre celle de leurs femmes. À ceux dont les samedis s’écoulaient peinards avec les copains, à la plage, dans une tit-soup bleu azur arrosée de Prosecco et qui pataugent à présent dans une piss soup bleu opaque plus chaude que le soleil.
À ceux qui ouvrent la moitié d’un œil en signe de solidarité avec les multiples réveils nocturnes de maman.
À celui qui rentre du boulot éreinté avec pour unique envie celle d'éjecter ses chaussures de la cage d’escaliers à la chambre en s’échouant sur le canapé afin de se délecter d’un match Roland Garos quand soudain, atterrit sur son cou le petit mec le plus curieux et volubile du continent asiatique. Avec ses grands yeux verts inquisiteurs il exige une biographie pointue de Rafael Nadal. Maintenant et tout de suite ! Et coquin (ou putain) de sort, alors que papa résigné est en plein aparté avec son fils, il se fait interrompre par sa femme qui insiste pour savoir si elle est grosse (depuis tout à l’heure). À celui qui, ayant renvoyé une réponse évasive, tout assailli qu’il est par l’interrogatoire du petit emmerdeur de 7 ans, devra se sortir avec brio de la trappe du « je suis bien ??? C’est tout ??? Ca veut dire que tu me trouves grosse, c’est ça ? »
Cet opus c’est pour vous dire merci.
Vous qui cachez votre inquiétude quotidienne face à la misère économique du pays afin que vos enfants, comme l’exige l’enfance, trouvent la vie belle et insouciante.
Vous qui faites office de cheval, parterre à 4 pattes, L4 -L5 en guise de selle, pour que bébé galope une épée à la main.
Vous qui disciplinez, responsabilisez et servez de modèle alors que vous avez à tout jamais le même âge que vos fils cadets.
Vous qui êtes le mur porteur d'une institution que vous avez passé le plus clair de votre temps à fuir.
Vous qui vous farcissez les OddBods, en boucle, sur une télé expropriée qui vous servait jadis à la même heure à mater du Marc Dorcel...
Cette histoire c’est aussi celle de mon papa. Grâce à lui et à sa résilience, je n'ai jamais manqué de rien ; c'est bien parce que depuis le jour de ma naissance il s'est levé à 6h tous les matins pour entamer une longue journée de labeur afin de m'offrir une vie décente, une éducation, une culture, un toit, un lit, à manger, à boire, sous les bombes, sans interruption ni désacralisation aucune de mon enfance... Si en écoutant Bing Crosby je décore mon sapin de Noël avec mes enfants, la même innocence et la même excitation dans les tripes qu'eux, c'est bien parce qu'il a fait pareil avec mon frère et moi chaque 1er Décembre de notre vie jusqu'au jour de mon mariage. Je me souviens encore de cette angoisse terrible qu’il purgeait en silence face au risque de voir toute l’œuvre de sa vie, son gagne-pain, s’envoler en éclat comme toutes ces bombes qui s’acharnaient sur nous et malgré tout, il était capable d’accorder aux chagrins de mes premières amours un statut de drame équivalent. Qu’est ce qu’on en a bu, des larmes de Cognac, au son d’Ella & Louis et celui de mes diatribes pour refaire le monde, de mes révolutions puériles et de mes noirs contre tous ses blancs ! Si je peux vous confirmer que le 3ème mouvement de la 9ème symphonie de Beethoven est transcendantal c'est bien parce qu'il a infusé dans mes veines la magie de la musique classique. Et si ma mère, mon frère et moi sommes intacts malgré des années d’une guerre sanglante, c'est parce qu'au péril de sa vie, il a pris des risques absurdes afin que les nôtres ne soient pas fauchées.
Et c'est beaucoup et ça mérite une fête.
Une femme naît mère, qu’elle le devienne ou pas. Un homme apprend à devenir père et ç’est de loin l'examen le plus dur qu'il ait à réussir.
Anthony, c'est fascinant de te voir devenir tous les jours un peu plus le papa auquel tu aspires. Chaque fois que je vous regarde tous les trois à bord de votre soucoupe volante de fortune entre les draps de notre lit ou qu’ils se marrent quand tu leur demandes de hausser les bras puis fais chuter leurs pantalons, chaque fois que tu mimes un sanglot tragique parce qu’ils ne veulent pas te faire un bisou, je souris. Je me dis que je te dois beaucoup.
Après tout, être papa et enfant en même temps, c'est tout un art. De nous deux, tu en es l’artiste.
Alors voilà, mille fois bonne fête à tous les papas!
A toi Antoun, amore mio.
A toi Michel, mon papa adoré.
A toi Joseph, mon beau-papa que j’aime.
A tous les papas qui ne sont plus de ce monde.
A Dieu.