La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Je suis bhimé

Je suis bhimé


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Symphony n.9 in D Minor, Op. 125: IV. Presto allegro assal - Beethoven
— La musique à mes mots

#JeSuisBhimé

[Bhimé: mot de la langue arabe. Sens étymologique: animal. Utilisé dans le dialecte libanais pour qualifier un personne d’imbécile dépourvue de raisonnement].

Ce soir à 20h, le Président de la République s’est adressé aux libanais.

Il est donc 20h, le 22 novembre 2019.

Il est 20h le 37ème jour de la révolution d’octobre 2019.

Il est 20h le jour de la fête de l’Indépendance du Liban, une souveraineté que la France lui rendit en 1943 mais depuis ce jour-là, depuis la fin du mandat français, le Liban ne fut que dépendant de quelque chose ou de quelqu’un.

Sauf ce soir peut-être? Puisque le 17 Octobre 2019 le peuple libanais a largué les amarres, ce 22 novembre aurait-il un parfum d’émancipation ou n’est-ce que mirage?

Le 17 octobre 2019, il brisait ses grosses chaînes rouillées de bagnat, mille fois enchaîné, qui n’avait à ce jour, commis nul crime si ce n’étaient ceux de se résigner et d’être atteint du syndrome de Stockholm. Il les trancha d’un coup sec et précis avec la hache non-enterrée, utilisée pour la première fois en 44 ans, à bon escient.

Le Président de la République est également le chef d’un parti politique chrétien assis sur une large base de partisans.

Ce soir, le discours est entendu par tous les citoyens libanais.

Certain.e.s avec incrédulité, d’autres avec vénération.

Les révolutionnaires, optimistes malgré les données contraires, espèrent une prise de position héroïque de la part du Président. En cette date importante, peut-être annoncerait-il la date officielle des consultations parlementaires impératives pour nommer un nouveau Président du Conseil des Ministres?

Mais non.

Parmi les incrédules qui, cependant, croient au Père Noël, il y a moi.

Je trouve le discours vague et redondant, sans apport réel.

Je n’en comprends pas le contenu.

Avec une pointe d’humour comme de coutume, sur les réseaux sociaux j’écris :

حداً فهم شي؟

Est-ce que quelqu’un a compris quelque chose ?

Question tout à fait légitime.

Parmi les commentaires amusés, vient se loger une réplique qui s’adresse à moi, absolument sublime :

« إذا إنت ما بتفهمي هيدي مشكلتك يا بهيمه »

Si toi tu n’es pas capable de comprendre c’est ton problème espèce d’imbécile.

Dans cette réplique hautement distinguée, tant par son élégance que par son objectivité, le terme animal est employé pour désigner une personne dépourvue d’intelligence, quoique franchement, je porte plus de respect aux animaux qu’aux humains comme lui.

Et pourtant…

Permettez-moi, uniquement pour venir à bout de mon raisonnement, de mettre mon humilité en berne et de vous brosser un portrait de mon parcours "intellectuel". Avocate de profession, je fus première ou deuxième de classe de la grande section à la terminale avec 19 premiers prix dans les 19 matières en terminale littéraire, un 17/20 au coefficient 7 en philosophie au bac. Je suis titulaire d’un DESS en Droit des Affaires obtenu à l’université Paris-Dauphine. Quand je suis devins avocate à la Cour suite aux examens obligatoires de la Cour d’Appel, une cérémonie spéciale fut organisée par le bâtonnier de l’ordre des avocats de Beyrouth en l’honneur de trois avocats dont moi-même afin de louer leur réussite exceptionnelle, loin devant 300 candidats. Tout cela sans compter mon parcours professionnel, les centaines de livres que j’ai lus, mes passions pour la chanson et l’écriture, mes multiples voyages qui sont tant d’ouvertures sur le monde et ses différences, ma tolérance et, par dessus-tout fervente croyance en la liberté.

Croyez-moi je n’étale pas-là mon CV (bien qu’il me semblerait, au vu de la situation économique actuelle, qu’il me faille le mettre à jour).

Je vous informe plutôt, en toute transparence, des éléments de l’équation compte tenu desquels, par un simple calcul mathématique, la probabilité que je sois une bhimé est de (-)0,00001%.

Mais pour ce gentil Monsieur, je le suis à 100%, parce que je ne suis pas endoctrinée, parce que je ne suis pas “lobotomisée”, comme lui, parce qu’en avançant mon incompréhension, en osant questionner des révélations quasi-divines, en daignant douter, je deviens une idiote.

Clairement, Monsieur préfère l’idéologie à la philosophie. Je ne pense pas, donc je suis.

Comment répondre à tant de courtoisie?

En respectant l’esprit gestationnel de la Révolution 19 : سلمية (pacifique).

En n’étant pas réactionnaire.

En ne lui répondant pas, justement.

En usant de sa perle pour faire de l’humour.

En créant le mot-clé #JeSuisBhimé parce que rien n’est plus puissant que l’autodérision.

En invitant mes amis, qui d’ailleurs ont accouru à mon secours, à en rire plutôt que d’en désespérer.

Toujours est-il que le lendemain un autre lumière du siècle libanais des lumières rectifia le tir en me traitant de غشيمة (ignorante). Troublant de justesse.

À lui je répondis.

Par deux roses rouges.

Par de l’amour.

Parce que s’il resterait des chances de convertir ces personnes en les humains qu’ils ont été le jour de leur naissance, pourvus d’une conscience leur permettant de réfléchir, de faire des choix et distinguer le bien du mal, ce n’est pas en leur rendant la pareille que nous réussirons et nous avons besoin d’en convertir un maximum pour gonfler nos rangs.

Parce que le meilleur moyen de calmer la rage c’est de la transcender. Nous avions essayé la rage avant, been there done that et nous savons bien où cela nous avait menés.

Parce que les femmes de la Révolution 19 nous ont montré l’unique chemin praticable en affectant leurs corps et leurs bras enliés à la formation d’une barrière de protection intouchable entre les révolutionnaires et l’armée afin d’éviter les débordements violents.

Parce qu’elles emploient des armes de contestation que la violence ne peut contrer: des roses blanches, de la quincaillerie, des bougies et leurs bras de mères.

Parce qu’au comptoir d’une banque qui ne lui remettait pas son argent, dans une illégalité flagrante, une dame riposta en offrant un tabboulé (salade libanaise) à son banquier.

Parce que lorsqu’ils vinrent dans la nuit pour détruire nos tentes de manifestants de la paix, comme des voleurs, nous en collectâmes les débris et en agençâmes une installation commémorative au sommet de laquelle trôna notre étendard.

Parce que lorsqu’ils brûlérent, comme au temps des autodafés, notre poing géant de la thawra (révolution) érigé Place des Martyrs, le jeune créateur du poing en fabriqua un nouveau, en plus grand et gratuitement.

Parce que lorsqu’ils passèrent aux armes et à la violence physique à bord de leurs mobylettes branlantes, qu’ils formèrent une forteresse humaine menaçante derrière laquelle ils se cachèrent en bons trouillards pour nous tendre des doigts d’honneur par paquets, nous lancer des pierres, nous frapper, nous mettre à terre, nous ensanglanter, nous leur chantâmes, effrayés mais impassibles, l’hymne national.

Parce que ceux qui crient très fort cherchent à taire le silence assourdissant de notre résistance.

Parce que pour faire face à l’ignorance, il faudrait faire pleuvoir une averse de culture.

Parce que pour faire face à l’obscurité, il faudrait faire briller la lumière.

Parce que pour dresser l’impulsivité meurtrière, il faudrait une patience stoïque.

Parce que pour regarder l’intimidation dans les yeux, il faudrait de la détermination.

Parce que face au déterminisme, il faudrait une liberté porteuse d’espoir.

Alors à Monsieur et à l’autre Monsieur leurs injures,

À nous l’Histoire et la naissance d’un Liban-Nation.

Yasmina.

Requiem pour une folle

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Naissance

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