La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Naissance

Naissance

Beyrouth, le 27 octobre 2019

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🎵You learn - Alanis Morisette
🎵Les collines de Rabia - Adamo
🎵Jeet Kermalak - Adonis
— La musique dans les oreilles

Contexte : Si vous ne désirez pas lire le contexte, scroll down, l’histoire "Naissance" se trouve un peu plus bas

La révolution du 17 Octobre 2019 au Liban bat son plein. Un soulèvement populaire du trop-plein, historique dans sa forme et son contenu: civilisé, pacifique, uni, intégratif, tolérant, courageux, républicain, authentique, organique et impliable. Les barrières de la peur sont tombées et c’est sans retour. Le peuple, dans un bel amalgame de personnes libres et d’ex-assujettis ou ex-endoctrinés auto-libérés, se tient debout, fier et résilient, comme le Cèdre du Liban, face aux tyrans cravatés et à un arsenal underground qui fait trembler le monde ; ces adversaires lui bloquent la vue d’un ciel sans limites qui lui appartient de droit.

Cette révolution se distingue par l’affluence dans les rues de la nouvelle génération ; des jeunes qui n’ont pas connu la guerre et qui se foutent pas mal de ses ramifications sociales sclérosées telles que le confessionnalisme, la division comme outil politique de contrôle des masses et les sempiternels partis. Ils refusent de demeurer à la merci des dirigeants prostatiques d’après-guerre qui ont pris les trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire ainsi que les institutions publiques en otage depuis 45 ans. Se joignent à eux, les moins jeunes, les rescapés de la guerre civile de 1975 et ses orphelins, les mamans, les papas, les petits enfants, les étudiants, les professions libérales, les commerçants, les retraités de l’armée, les vieux, les sans-abris, les pauvres, les riches, les chrétiens, les musulmans, les druzes et bien d’autres et tout le monde. Au total, quelques deux millions de citoyens libanais envahissent les rues et les places tous les jours sous un toit tricolore rouge, blanc et vert ; le seul, l’unique, le majestueux drapeau du Liban frappé de  l’emblème national du Cèdre. Les demandes sont multiples, certaines, comme mentionné ci-haut, sont politiques et les autres sont socio-économiques (corruption ravageuse ayant mené le pays à la faillite, dilapidation/détournement des fonds publics,  impôts abusifs, cherté de vie, écrasement du pauvre, absence de services sociaux et de justice sociale, discrimination contre la femme et ses droits dont celui basique mais essentiel d’octroyer la nationalité libanaise à ses enfants, droits inhérents au statut personnel/civil à la merci des tribunaux religieux, débouchés maigres pour les universitaires, pas d’eau, pas d’électricité, pas de solutions pour le traitement des déchets qui débordent des trottoirs et polluent les fonds d’une mer infréquentable et la santé de tous, coûts des soins médicaux faramineux et de ce fait, refus par les hôpitaux de soigner les plus démunis et j’en passe…). A ce jour, la Révolution a obtenu pas mal de demandes dont la démission du Premier Ministre et de facto, du Conseil des Ministres mais le but –entre autres- est la formation d’un nouveau Conseil des Ministres composé de professionnels (technocrates) indépendants de toute affiliation politique héritée de la guerre.

La particularité de la révolution libanaise de 2019 est que le peuple a choisi la culture, l’art, la musique, l’humour, la charité et l’amour de son prochain pour mener ses multiples batailles. Pour l’humour, nul besoin de vous dire que la très réputée répartie des libanais est instantanée, incisive et tordante. Par contre, je suis éblouie par l’explosion artistique qui fait le cortège de ce soulèvement populaire. Quel talent ! Quel peuple ! Pour découvrir, suivre le compte art_of_thawra sur Instagram.

À la lumière de tout cela, j’ai écrit ces quelques mots:


NAISSANCE

Quand je suis née, c'était la guerre.
Quand j'eu un an, c'était la guerre.
Quand ma première dent poussa, c'était la guerre.
Quand je rencontrai le Père-Noël pour la première fois, c'était la guerre.
Quand je bouchais mes oreilles et fourrais ma tête entre mes genoux, ce n'était pas la méchante marâtre de Blanche-Neige qui lançait son rire diabolique à la face de son miroir magique mais des gens "importants" qui se lançaient des bombes et celles-ci atterrissaient non loin de chez moi…c'était la guerre.
Quand mes parents me donnèrent un frère, c'était la guerre.
Quand je prenais le bus pour me rendre à l'école, ma mère, mon père, multipliaient les signes de croix dans l'espoir de me revoir, c'était la guerre.
Quand les enfants de mon âge, dans le monde, dormaient en contemplant un firmament d'autocollants fluorescents collés au plafond de leur chambre , je dormais dans la cage d'escalier à la lumière fluorescente d'une lampe à gaz, c'était la guerre.
Quand j'avais 11 ans, un jour d'Octobre 1990, des grondements d’avions m'avaient réveillée aux aurores. Ils déchiquetaient les nuages pour en faire pleuvoir une averse finale de confettis mortels qui sonnaient le glas… de la guerre.

En fin de journée, je les ramassais avec mon frère sur la pelouse du jardin.
La guerre était finie, mais ce n'était pas la paix.
Quand je tombai amoureuse pour la première fois, c'était l'après-guerre.
Quand j'avais visité Beyrouth-Ouest pour la première fois c'était l'après-guerre.
Quand j'avais passé mon bac, c'était l'après-guerre.
Quand je devins avocate au barreau, c'était l'après-guerre.
Quand je reçus mes premiers honoraires, c'était l'après-guerre.
Quand, en 2005, Place des Martyrs, j'avais livré mes premiers combats de jeune révolutionnaire dans l'espoir d'éradiquer l'après-guerre et avais réussi avec des milliers de mes compatriotes à regagner la (pseudo souveraineté de mon pays, c'était encore et toujours l'après-guerre; même après la victoire.
Quand, en 2006, je rencontrai mon futur mari c'était l'après-guerre et la guerre (bis) en même temps!
Quand je me mariai, c'était l'après-guerre(s).
Quand mes enfants vinrent au monde c'était l'après-guerre(s).


Quand le 17 Octobre 2019, soit 29 ans après LA guerre, je redescends Place des Martyrs pour en finir avec ce cancer métastasé, cette mort lente et cruelle qu’est l'après-guerre, en prenant part à la révolution populaire la plus exemplaire de l'histoire du Liban, la caste politique en ligne de mire (coupable d'innommables exactions) est encore celle de l'après-guerre.
Composée d’ex-seigneurs de la guerre, en personne ou par ramification génétique ou partisane, ils se bourrent avidement les poches sous prétexte qu’ils recollent encore les morceaux... 29 ans après… la guerre.

À mes côtés, mes semblables et des vétérans mais également des milliers de milléniaux qui sont nés en temps de paix mais qui vivent dans l'après d'une guerre qu'ils ne connaissent que parce qu'ils en subissent encore les conséquences; eux aussi sont gouvernés par les vampires qui, après avoir englouti ce qui reste de notre sang anémique, nous générations de la guerre, mordent sans relâche et sans scrupules sur leurs jeunes chairs fraîches et neuves comme si ce n’était pas assez comme ça.


Ils livrent une belle bataille les milléniaux.
Ils combattent la corruption avec l’art, la culture et la liberté.
Ils sont sans l’ombre d’un doute la génération libératrice venue nous délivrer de nos démons, nos fantômes, nos chaînes, nos boulets de forçats, nos syndromes de Stockholm, nos dénis, nos résignations, nos silences d’hommes et de femmes éreintés.
Ils sont le moteur.

Alors pourquoi ?
Pourquoi, n'ayant pour ma part connu que des temps de guerre et d'après-guerre, me diriger vers la place du centre-ville pour me soulever contre le système, le renverser, écarteler le diktat de la médiocrité, avec une fleur en guise de fusil, le drapeau national pour bouclier et le cœur rempli d'espoir et de crédulité, moi, enfant de tous les cynismes?


Pourquoi?

Pour qu'enfin mes enfants puissent écrire un jour que lorsqu'ils étaient nés, c'était l'avant-paix et que, quelques petites années plus tard, est enfin venu au monde leur pays.


---------------Josef et James ont la joie d'annoncer la naissance de leur patrie, le Liban.

 

Je suis bhimé

Je suis bhimé

Je suis magicien.ne

Je suis magicien.ne