La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Joyeuses Pâques ya chérie!

Joyeuses Pâques ya chérie!

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Tante a rangé dans un coin du tiroir sa branche d’olivier bénie ramassée à l’église le dimanche des rameaux, entre sa pile de carrés de soie, sa collection de lunettes de soleil et les photos fétiches de ses enfants,

Elle la gardera blottie dans son bric-à-brac jusqu’à l’année prochaine. Secrètement, tous les jours difficiles à venir elle se consolera de savoir que la protection divine contre le mal et le danger opérera à partir de ce tiroir comme si la branche d’olivier émettrait des rayons de lumière céleste irradiant du bout de chaque feuille. Dans un an jour pour jour, elle retrouvera le rameau sec, épuisé et vidé d’avoir tant trimé à bénir; elle le remplacera par son successeur et l’écrasera au fond d’un encensoir avec quelques grains d’encens de Harissa . La fumée purificatrice qui s’en dégagera sentira les oliviers du Liban et comme une consécration, élèvera 12 mois de prières diverses vers le ciel. Malgré la sérénité que procure ce rituel qu’elle pratique dans un recueillement émouvant, Tante est tendue. Et pourtant…

Il n’y a rien de plus singulièrement paisible ni de plus prometteur qu’ Achrafié durant la semaine sainte. C’est un temps de renaissance et d’intériorité spirituelles, un moment d’illumination de l’âme et de plénitude.

Tabula rasa.

La bise frisquette d’un début de printemps aux notes de fleurs d’oranger et d’amandes vertes caresse les nuques des pèlerins, emportant avec elle des fragrances luxueuses.

C’est le Jeudi des sept églises/évangiles. Les ruelles regorgent de fidèles plus ou moins fidèles. Tout le monde se mélange, les ultra-pratiquants et les prieurs d’occasion, les mégères de Furn El Hayek et les aristocrates auto-proclamés de Sursock , les enfants d’ex-miliciens chrétiens et la progéniture des grandes familles catholiques originaires de Syrie, les croyants et les incroyants, tout le gratin.

Silence. Abnégation. Union.

Étreinte inespérée de personnes en perpétuel désaccord.

Jusqu’au 3ème jour, le belles gens ont un seul et même but : prier. Le temps d’un long weekend elles cessent de se concasser les unes les autres au moyen de leurs langues inoxydables à double tranchant et… se tolèrent. Se sourient. Se surprennent à s’aimer un peu, tout compte fait.

Je suis une inconditionnelle de ces traditions pascales et des promenades sous le ciel sanguin du crépuscule mais Tante, elle, est perturbée.

Après avoir livré une bataille sans merci de la plus belle bougie pour la fête des rameaux, elle doit à présent se surpasser pour clouer au sol ses amies tantes et remporter le premier prix des œufs les mieux parés de l’année. Son arsenal compte colorants dernière technologie, autocollants, feutres permanents, colle blanche, paillettes, strass, rubans, papier beurre, pinceaux, tampons, éponges et Google. Tout se jouera le dimanche sur Instagram.

Le Vendredi Saint, c'est plus sérieux. Les ruelles sont calmes, les arbres se prosternent, les églises ainsi que les belles gens s'habillent de noir. Les mantilles rivalisent d’intrication et de préciosité.

Il y existe un code de conduite à suivre si l’on désire assister à la messe du requiem.

Ceux-là qui ont pour dessein de prier dans l'abnégation transcendantale, du moins une fois l'an, opteront pour des églises non cotées ou dont la cote est en déclin total selon les statistiques de la crème de la crème rue Abdel Wahab El Inglisi . Ceux qui désirent se laisser transporter par les chants divins de Fairuz pour la Passion du Christ se dirigeront vers l’église Notre Dame des Dons à 16.30.

Si, cependant, nous sommes de ces grandes familles (souvent grecs-catholiques melchites) qui ont le choix entre deux églises stratégiques et que ce vendredi-là est l’apothéose annuelle de nos relations publiques, c'est autre chose.

Primo, si tant est que cela soit possible, la messe dure en moyenne six heures. En conséquence Nous (de la royauté) nous pointons avec trente minutes de retard tout en sachant que les bancs auront affiché complet. Deuxio, nous prétendons nous offusquer de n'avoir trouvé de coin de libre et nous ressortons avec un faux-air de pénitence afin de suivre la messe dans la cour extérieure. Le tour est joué. Nous allons tranquillement côtoyer la fameuse bise frisquette qui va gonfler nos égos surdimensionnés, attendre la procession du m'as-tu-vu en murmurant des ragots et jouant les réputations de nos pairs. La diarrhée verbale comptera une mise à jour des derniers accomplissements, un étalage d'actes charitables avec un:

"laykeh chérie ana ma bheb ehkeh 3an haleh bass je leur ai donné 20,000 dollars cette année w kelmet merci ma sme3et. Aslan akid dabbeton bi jaybeta hal af3a "

… avec des présentations à la troisième personne, en leur présence, des progénitures respectives ; une surenchère du carême le plus sacrificiel ; quelques unes des dernières blagues de Abou El Abed, le tout parsemé de signes de croix expéditifs et machinaux.

Tandis que les autres ont assisté à l'intérieur à l'une des plus belles messes de l'année, fermé leurs yeux, ouvert leurs cœurs comme tant de temples, versé des larmes au moment du “Al Yom Ollika”, Tante, dehors, sur ses plateformes en cuir vernis noir, se réjouit et pour cause! Cette année Dieu est maronite! Le seul point de convergence générale étant la pluie torrentielle. Le ciel pleure le bon jour.

Au moment où le cercueil rempli d'oeillets franchit la grande porte, les dévots retardataires se ruent empressés de mettre la main sur la fleur qui prouvera qu'ils étaient au rendez-vous ce soir-là. Tout de même ya chérie!

Enfin, le dimanche pascal. C'est la résurrection du Christ et des déguisements de fête. Les ruelles, les tantes, les précieuses et les donzelles ont ôté le noir et se sont attifées de toutes les couleurs de l’univers. Il n'en reste pas moins que c'est festif et joyeux. Jaune poussin a détrôné vert pistache. On se fait la bise et on se souhaite des voeux éphémères le temps de repartir se snober les 51 dimanches qui suivront.

De part et d’autre de la rue règne une tension meurtrière entre les ennemis du calendrier. Les bonnes gens toisent sévèrement les mauvaises (les orthodoxes) à leur tour en vert pistache qui célèbrent, avec une semaine de retard, les rameaux.

Je rentre chez moi en paix. Lavée. Légère.

Je suis déjà nostalgique. Des néfliers qui fleurissent, des hommaydas (oseille de printemps) qui poussent en anarchique, du coquelicot solitaire qui vient les importuner, de la schizophrénie des croyances, des voix divines qui chantent le pardon et l'amour.

Seules victimes collatérales de cette épopée pascale: les œufs de tante! Le gaspillage ovipare, ce sont des centaines de coques sur lesquelles nous jetons notre dévolu artistique pour les cogner férocement les unes contre les autres et finir par les jeter à la poubelle sous prétexte que les colorants, c'est mauvais pour la santé.

Joyeuses Pâques de la part de tante et de moi-même, catholique d’Achrafié


Khalas Pap !

Khalas Pap !

Chaanine-moi 🌿 شعننها

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