J'ai décoré ma vie avec des chansons
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Avant de lire, sachez qu’en écrivant ce texte, comme tous les autres d’ailleurs, j’écoutais des chansons, de la musique. Elles sont le moteur de mes écrits, elles donnent le ton, orchestrent la dynamique et procurent les émotions. Pour ce texte en particulier, qui raconte le rôle capital de la musique dans la vie de chacun.e, je vous invite à écouter avec moi:
“♫ Nocturne en Do Mineur – Chopin
♫ Sunrise – Coldplay
♫ Cavalleria Rusticana- Intermezzo – Pietro Mascagni
♫ Ah, fors’e lui che l’anima – La Traviata – Verdi (chanté par Maria Callas)
♫ Ya Touyour – Asmahan
♫ Where have all the flowers gone – Joan Baez
♫ Cello Suites – J.S. Bach par Mstislav Rostropovich
♫ Les Quatres Saisons, L’été: Presto – Vivaldi”
Un jour je suis tombée sur quelques mots de Jean-Michel Basquiat :
« Art is how we decorate space, music is how we decorate time ».
La première affirmation étant évidente, c’est la deuxième que je trouvai d’une justesse frappante.
Une vie est une histoire et comme toutes les histoires elle se doit d’être racontée afin qu’elle ne cesse d’exister, sombrant dans l’oubli de la mémoire silencieuse.
L’histoire d’une vie (ou des fragments d’une vie), nous la racontons volontairement ou alors inconsciemment tous les jours.
Nous la disons ou la chuchotons à un.e ami.e de manière désinvolte et circonstancielle, en confidence ou au grand jour, autour d’un café ou en état d’ébriété volubile, peu importe.
Nous l’écrivons sur les pages d’un journal intime ou d’un blog.
Nous la romançons dans une auto-fiction.
Toujours est-il qu’il nous faut pour ce faire, chercher et trouver les mots, les jolis, les pertinents, les poétiques, les métaphoriques, les injurieux, les subtils, les impudiques, les poignants, les percutants afin de décrire les faits et d’au mieux transmettre le message désiré.
Mais les mots ne sont pas le fort de tous.
Ne raconte pas une vie qui veut !
Heureusement qu’une existence est également un temps décoré de musiques.
Et si nous cherchions les notes au lieu de chercher les mots ?
Chaque chanson, chaque compositeur, chaque morceau que vous auriez choisi d’intégrer avec soin ou par hasard dans votre playlist ou parmi vos disques, va vous téléporter vers un moment précis de votre vie.
Il existe un langage transcendantal qu’il n’est nul besoin de traduire même lorsqu’il est en langue étrangère, un langage sublimatoire et universel : c’est la musique.
« La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots » - Richard Wagner.
Je pourrais remonter le temps de ma vie, en rejouer chaque instant, essentiel, décisif ou banal, chaque bonheur, les tristesses, les jouissances ou les rages rien qu’au moyen de morceaux que j’eus écoutés à un moment donné, qu’il en fut ainsi volontairement quand il m’eut fallu à tout prix entendre en boucle, telle une auto-flagellation, au point de la vomir, une chanson déprimante afin de m’extraire des sanglots purgatifs ou, fortuitement, parce qu’à l’arrière d’un taxi, alors que nos lèvres s’effleuraient pour la première fois, les notes d’un tube d’été s’égrenaient à la radio.
Nous sommes en quelque sorte des compositeurs malgré nous et la vie une rhapsodie en vécus majeurs et mineurs.
Une existence donc, s’écoute.
Elle émet un son.
Ce dernier n’est pas toujours consistant ou harmonieux, parfois il grince ou est désaccordé, parfois il est ringard et parfois, il est céleste comme le 3ème mouvement dans la 9ème symphonie de Beethoven.
C’est l’amalgame qui finit par raconter une histoire.
Même quand elle n’a de sens que pour nous, elle est unique.
Reconstituer nos souvenirs, notre passage sur cette terre par le biais de la musique, c’est écrire au moyen des émotions sur la portée du temps.
Une union intuitive se produit entre la mémoire musicale et la mémoire visuelle.
Écouter La Chanson des Vieux Amants de Brel me ramène au bus jaune et blanc, un jour de 1997, sur une route sinueuse bordée de pins et l’amie qui avait partagé un écouteur de son discman pour me prouver que Mathilde était plus belle.
Écouter c’est (re)voir.
(Re)voir c’est (re)vivre.
(Re)vivre c’est (res)sentir.
Comme une sorte de synesthésie* métaphorique -puisqu’il ne s’agit pas exactement de synesthésie-, plutôt d’un croisement des sens.
Voir le son. Écouter l’image.
Pour ne pas confondre les deux, sans vouloir tomber dans le cliché, j’ose évoquer Kandinsky, probablement véritable synesthète, dont les peintures établissent des correspondances entre couleurs et sons, également Van Gogh, Duke Ellington etc. et, Arthur Rimbaud, qui, n'étant pas synesthète lui-même, entrepris d'en explorer la symbolique en attribuant une couleur aux voyelles dans son poème Voyelles : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles ».
D’ailleurs moi-même, je remarquai que pour écrire, il m’eut fallu la musique. Sans elle, je bloquais. Les mots se formaient dans ma tête et roulaient vers mes doigts pour que je les couchasse sur le papier mais n’arrivaient pas à destination ou du moins, pas comme je les eus entendus dans mon for intérieur. Dès que j’appuyais sur le petit triangle magique, ils se mettaient à couler par flots successifs au point de dépasser mes pensées. Le choix des morceaux affectait souvent le choix ou la dynamique des mots, sa position dans la phrase, sa révolution contre les codes de l’écriture. L’été : Presto de Vivaldi me fît souvent composer des phrases sans verbes, des phrases qui halètent, des phrases en staccato. Bref.
Fermons les yeux, la mélodie fait vibrer la mémoire, réveille des sensations éteintes et rien qu’en quelques secondes, les souvenirs se lancent dans une farandole : des souvenirs noirs, des blancs, de blancs pointés (d’amertume ou de réjouissance), des silences, des soupirs, des mesures et des demi-mesures. Une rhapsodie de moments oubliés, reniés ou à jamais vivants.
« La musique est peut-être l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes » (Marcel Proust).
J’entends souvent dire :
j’ai la musique qui coule dans les veines.
Il est vrai que cette expression soit usée et abusée pour surenchérir un amour de la musique mais en s’y penchant, je pense que nous l’avons tous, qui coule dans nos veines. Du moins, celle que nous avons élue pour nous consoler, sublimer nos nuits chaudes, stimuler la concentration durant les révisions pour le bac ou valser une première fois la nuit des noces.
Play the moments…
Je suis collectionneuse de vinyles et j’imagine donc une corde à linge aussi longue que mon âge et, accrochés dessus, avec des pinces, pendent des pochettes de 33 et 45 tours. Je les caresse du bout des doigts. En passant de l’une à l’autre, ma mémoire entame un concerto, des études, des nocturnes, des pastorales, des valses, des balades, des rengaines et des pas de chat.
Parfois je me fige, le disque bloque sur un sillon. Probablement une histoire dont je n’ai pas fait le deuil.
Parfois je verse des larmes involontaires parce qu’en 2001, quand son rythme tambourinait dans mes tempes, je m’en servis pour me sevrer d’un amour.
Et parfois, j’ai le cœur qui bat la chamade comme une adolescente parce qu’en 1996, Crash, Boom, Bang (!), j’eus le coup de foudre et c’était Roxette qui trônait en tête du hit parade.
Étant également chanteuse, il m’arrive de me servir de ma voix qui me fait office de capsule à remonter le temps. Quand elle double celle de Billie Holiday pour fredonner "All of me", je me revois le soir du 24 Novembre 2018 lors de mon premier concert solo. Tout me revient, mon smoking noir trois-pièces, mes lèvres carmin, mon angoisse incurable de l’échec, les paumes moites de mes mains qui s’agrippent au manche du micro comme à un radeau au milieu de l’océan, le mélange enivrant du trac et de l’excitation, la douce délivrance accordée par les regards approbateurs… puis les applaudissements battent dans ma tête et je lévite. Cette chanson a un parfum hallucinogène d’émancipation. Elle symbolise un moment charnière de ma vie puisque ce soir-là j’eus enfin réussi, à 40 ans, au terme de six ans de technique vocale acharnée, à concrétiser mon rêve. Je n’avais pas eu la liberté de le faire plus tôt ayant été une jeune fille dans une société orientale affreusement sclérosée par les conventions et les qu’en dira-t-on.
Que passait-on à la radio en 1979 quand j’étais née ? "Saturday Night Fever"probablement…
Et ma grand-mère? Sait-elle qu’il y a un réveillon de Noël qui restera à jamais gravé dans ma mémoire ? Ce soir-là ma mère m’avait permis de me servir de son vieux tourne-disque pour la première fois. Il n’y avait qu’un seul 33 tours qui m’appartenait et c’était un Chantal Goya. Alors sans plus tarder, je fis crépiter "Voulez-vous valser grand-mère" et mon grand-père, déjà malade, invita ma grand-mère à valser. Quel enchantement!
Et que dire de ce Lac des Cygnes de Tchaïkovsky que j’avais dansé en direct à la C33 avec ma classe de ballerines alors qu’il pleuvait des bombes sur Beyrouth? Résilience ou absurdité ?
Et Sarah de Serge Reggiani ? Sait-elle, Sarah que grâce à elle qui « traînait dans les ruisseaux un talon déchaussé », je lus et relus les Fleurs du Mal de Baudelaire au point de les vomir?
Mick Jagger. Je devrais lui écrire et lui dire que chaque fois que Sweet Thing passe à la radio, je pense à lui avec gratitude. Cette chanson me ramène à un moment dogmatique de mon existence, un instant déterminant dans la vie d’une femme : la première fois qu’en me regardant dans la glace, je me trouvai belle. C’était juste avant la boum de mes 14 ans. En m’habillant, victime de ma timidité de nerd, recelée dans des fringues trop larges qui me servaient de bouclier contre les moqueurs, j’assimilai enfin le corps magnifique dans lequel j’étais née. J’en mesurai les proportions et réalisai, humilité à la poubelle le temps d’une soirée, qu’elles étaient supérieures à celles dont seraient dotées certaines, que la nature m’avait généreusement gâtée et qu’avec ce corps, moulé dans un Cimarron noir pattes d’ « eph », j’allais donc ce soir dominer la piste de danse. Avec Sweet Thing, je pris conscience de mon capital séduction et depuis, immanquablement, elle suscite un réchauffement dans mes lombes.
California Love de 2PAC, mon frère qui refuse d’étudier et ma mère qui hurle de désespoir.
In Private des Dusty Springfield, les déhanchements frénétiques avec maman dans le salon d’un appartement qui m’a vue naître et que nous n’habitons plus.
Recordaras de Luz Casal, le cognac avec papa à son bar de marbre blanc pour noyer, lui en guise de solidarité, l’ennui mortel des révisions pour le Barreau.
Don’t let the Sun Go Down on me d’Elton John, Anthony qui s’époumone en voiture, le yeux fermés et moi qui rattrape le volant pour nous éviter un carambolage fatal.
Eidelweiss, la berceuse que je chante inconsciemment aux enfants depuis qu’ils sont nés, je ne sais pas pourquoi.
Raksit Leila du groupe libanais Mashrou’Leila en 2009, lorsque toute une jeunesse d’après guerre assiste, méfiante mais conquise, à la naissance d’une nouvelle musique libanaise alternative, décarcassée, enivrante, culotée, engagée et libérée et, bien plus tard, Ibn El Leil (du même groupe) l’instigateur du couperet de l’oppression (toujours présente dans les fondations de notre société fossilisée) qui retombe sur des libertés trop fragiles. Une musique qui dénonce l’enlisement et l’endoctrinement, qui ose brosser des réalités que personne ne veut voir, est une musique combattante qui risque la censure. Mais je ne me fais point de souci car la liberté n’existe que si elle est constamment brimée et muselée. On ne se bat pas pour la liberté en milieu libre. Elle a besoin d’ennemis pour survivre. Et ennemis, il y en a !
Et ainsi se grave la vie sur les sillons de la mémoire.
La tête est un tourne-disque.
Je m’arrête là.
Si, peut-être une dernière…
L’hymne national libanais désormais synonyme du 17 Octobre 2019.
Yasmina F. Massoud
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*Synesthésie: Larousse : La synesthésie est une expérience subjective dans laquelle des perceptions relevant d'une modalité sensorielle sont régulièrement accompagnées de sensations relevant d'une autre modalité, en l'absence de stimulation de cette dernière (par exemple audition colorée).