Noir
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“🎵Experience de Ludovico Einodi”
Beyrouth, le 29 octobre 2021
Je n'avais plus écrit.
Cela fait des mois.
Les pensées -les idées noires surtout - ne manquaient pas.
Il est 5h30 à l'aube et Beyrouth se réveille doucement, dans le noir.
Pas le noir d'un matin d'automne en Orient, aux mille nuances de noir, que le bouillonnement timide de la vie qui reprend avec les lève-tôt bigarre subtilement de teintes translucides laissant traverser des éclairages rassurants...Pas ce noir-ci.
Un noir total, opaque, impénétrable.
Pas de fenêtre illuminée donnant sur un échantillon de vie matinale me rappelant que nous ne sommes pas seuls.
Pas un seul réverbère allumé afin que j'eusse un repère du sol sous mes pieds, mais l'impression que je me tiens debout au bord d'un gouffre sans fin. Pire, qu'il n'y a point de terre sous mes semelles, rien que le vide abyssal d'un trou noir.
Il est l'heure de jouer à chambre noire.
Je tate les murs comme un gynécologue taterait mes seins, sans sensualité ni délicatesse. Le geste est brusque et incertain. Éviter de me cogner ou de me casser l'orteil, le temps de trouver la lampe rechargeable.
Nouveauté 2021, moi qui en étais restée au "camping light" façon guerre civile.
Trouvée!
Je tire sur la corde qui sert d'interrupteur et une lumière froide et blanche envahit ma chambre et mon âme.
Comme à mon habitude, je signe mon front d'une croix de protection contre l'éventuelle, mais fort probable débâcle du jour puis je sors au balcon respirer l'air frais du matin et ses notes bien de chez nous...Elles sont fades en ce moment, pas assez de blé sorti du feu, des parfums de thym de plus en plus timides et nettement moins d'effluves de carburant.
Dans l'immeuble d'en face, enfin un appartement faiblement éclairé. La lumière jaune me rassure. En même temps, je la désire, elle est tellement plus belle que la lumière en boite vulgaire qui se dégage de mon machin rechargeable. Un homme bedonnant en caleçon trop large et t-shirt top petit termine un café dans son salon rouge. Puis il se lève, éteint, se dirige vers une autre chambre, allume.
Il économise, rationnement oblige.
Évidemment, le fuel pour nourrir les générateurs de courant électrique que le gouvernement ne se fend plus de fournir, coûte un foie et deux reins.
J'attends les six heures afin que mon prince, le "moteur" vienne à moi, me délivrer du joug de l'obscurité pesante d'un retour brutal à l'âge de pierre.
Mais tout n'est pas noir. Je prends l'avion ce matin. Une pause nécessaire. Je me réjouis.
Avec l'aide de mon stroboscope de chambre, je finis ma toilette en espérant que mon rouge à lèvres se limitera à mes lèvres.
Dans le miroir, mon reflet ressemble à un négatif de film. Je me fais peur...
Mon esprit s'égare un instant vers cette époque récente où appuyer sur l'interrupteur pour voir était une commodité, une banalité.
Je réfléchis à notre capacité à s'adapter au pire comme si tel était notre destin, notre fatalité.
Je tente, difficilement, de fouiller dans la boite noire de ma mémoire, là où les souvenirs des abris et des raids de la guerre sont enfermés, à la recherche de certains réflexes utiles pour survivre à ce passé téléporté qu'est notre présent.
Siège 21 C.
Allez, on n'y pense plus.
Les deux sièges à ma gauche sont vides.
J'adore ce jeu. Attendre fébrilement de découvrir aux côtés de quels énergumènes je ferai le voyage: un homme qui ronfle? Un enfant mal élevé qui va beugler du décollage à l'atterrissage? Un parent mal éduqué qui va gifler l'enfant pleureur afin de le réduire au silence de peur que les globes oculaires menaçants de la voisine peroxydée ne crachent des rétines enflammées? Une femme déclassée qui sermonne l'équipage pour atteinte à sa classe sociale? Un homme d'affaires?
Deux adolescentes de 15 ans dont la volubilité des trois premières minutes ne me dit rien qui vaille.
La voici ma débâcle du jour.
D'abord cet accent en français familier des ados libanais. Un bon français avec un relâchement intense des mâchoires et des fins de phrases élastiques. "Parce que" est remplacé par "car".
Je cherche désespérément mes antihistaminiques dans mon sac à main.
"Car" est un allergène redoutable.
Je devine l'école qui produit ces ados.
Je demande innocemment, la réponse tombe comme un couperet. C'est bien ça!
Je suis soulagée, mes enfants n'y vont pas et le seul "car" qui serait admis est le bus scolaire.
L'une sort son téléphone portable. Selfie en masque. Selfie sans masque. Rires aigus.
Puis, le terrible, l'impensable, l'indigeste Tiktok.
3, 2, 1. Elles imitent des mouvements dictés par d'autres ados qui font fortune en tant que meilleurs imitateurs de mouvements.
3, 2, 1. Elles recommencent. Elles n'avaient pas l'air assez con lors du premier essai.
Ensuite, elles tentent les jeux proposés par la MEA sur l'écran tactile.
Questions à réponses multiples du genre "Qui veut gagner des millions":
- Réponse 2! Canada! J'adore le Canada!
- Mais c'est pas Canada, c'est écrit Granada...
-Ça va, c'est la même chose!
-Ben non, c'est ailleurs.
-Où?
-Chépa.
-On s'en tape.
-Meuf tu comprends pas, hier j'ai eu 235 views pour ma story. En deux heures. Trop fort!
-C' était pour quelle story?
-Le boomerang, quand je sors de ma valise, rentre dans ma valise, sors de ma valise, rentre dans ma valise ("w hek")...
Elle réitère deux ou trois fois de plus comme si sa mise en scène tiktokienne fût aussi complexe que le mode d'emploi pour mettre un satellite artificiel en orbite autour de la Terre.
Le bébé qui pleure en avion, on n'y échappe jamais. Il a 8 mois. Il a mal aux oreilles.
Il est juste devant nous, dans le siège à côté de la maman à ado.
Et là, coup de grâce, de ceux qui me font désirer plus que tout, mon âge de pierre sans courant ni internet:
-Mam, dis à la maman du bébé de lui mettre un chewing-gum en bouche pour ses oreilles...