À vous, mamans, héroïnes sublimes!
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“🎵Je suis grande - Lynda Lemay”
"J'ai sacrifié ma vie pour vous" …me dit-elle, vous disent-elles, leur dites-vous.
Ce mantra itératif, ce cri revendicatif à la recherche de gratitude, qui s’écrasa mille fois sur le béton sourd de l’enfance ingrate, tel un boléro de Ravel insistant qui n’eut pas la résonance qu’il méritait, aura pris en 2020-2021 toute son ampleur.
Avant cette année digne d’un film horreur plus terrifiant que l’Exorciste, je me disais qu’il aurait fallu que je devins maman afin de vouer à ma mère un respect profond de sens, non machinal ou inculqué.
Mais après ce que nous vécûmes dernièrement, c’est devant moi-même que je me prosterne en toute humilité.
Avant cette année du basculement dans la dystopie, je constatais souvent qu’une maman, à contre courant de la Femme qui brûle en elle, se négligeait, s’effaçait, s’écrasait et abdiquait du trône de sa vie pour asseoir dessus les minus rois de son monde. En quelque sorte elle passait de reine à régente dans l’abnégation totale.
Mais après ces cauchemars en série (et ce n’est pas fini), de régentes à esclaves à domicile, les voilà réduites.
En 2019 je dédiais encore ce texte à toutes les jeunes mamans comme moi. Celles qui s’étaient pris une bonne claque, lorsque dans la salle d'accouchement, elles avaient, en une fraction de seconde, cessé de vivre pour elles et commencé à vivre pour eux. Celles qui se réveillaient cinq fois la nuit rien que pour vérifier s'ils respiraient encore et qui frisaient l'hystérie. Les nouvelles Jean qui rit, Jean qui pleure. Les inventrices du PMS de 30 jours. Les matinales, les sales, les géniales, les hormonales. Celles qui se levaient à six heures, se brossaient les dents dans le noir pour ne pas réveiller papa, marchaient sur les Lego de la veille et criaient de douleur en silence, emmenaient les enfants à l'école, revenaient se doucher et se faire belles, partaient au bureau ou s'attelaient à la cuisine, étaient au régime perpétuel pour continuer de plaire mais se défoulaient sur des Haribo quand elles pleuraient et rendaient leur dernier souffle sur le tapis à la gym.
Mais ça c’était avant.
Ces mots, jadis je les envoyais à toutes celles qui s'effondraient au moindre petit bobo du genou, celles qui explosaient de colère, beuglaient et se mordaient les lèvres puis s’enfermaient aux toilettes pour chialer leur culpabilité. Celles qui harcelaient le pédiatre parce que bébé avait cligné des yeux deux fois au lieu d'une. Celles qui réussissaient aussi bien au boulot qu'à la maison, qui transmutaient de mamans poules en Queen of the night sans la moindre transition. Celles qui s'inventaient de nouvelles coiffures pour dissimuler l’encrassement de leurs tempes.
Mais tout cela (ou presque) ne s’applique plus.
Mais tout cela ne suffit plus car elles furent amenées, du jour au lendemain, sans préavis, à en faire mille fois plus et deux mille fois pire.
Les petits bobos furent remplacés par les traumas à vie, les problèmes gagnèrent en gravité et les drames en fréquence.
Ce témoignage, ce sacre, je vous l’écris, héroïnes sublimes, guerrières imbattables, jongleuses de l’absurde, mamans du monde et surtout, vous, mamans du Liban.
Vous qui avez dû vous convertir en enseignantes à domicile pour gosses sans enfance. Vous qui courez 200 fois la journée, plus vite qu’une balle de ping pong, entre la chambre et le salon, afin d’assister, en simultané, deux (ou plus) enfants restés cois face à des ordinateurs ou tablettes qui font désormais office de salle de classe. Vous qu’on appelle en pleurant parce qu’EDL est plus hormonal que vous et que la connexion internet a interrompu le cours, oui, vous, garantes de l’école en ligne dans un pays sans électricité.
Vous, à qui il est demandé de vous souvenir des soustractions posées avec méthode de cassage, des mots invariables, de la conjugaison, des polygones, du fa3el, du maf3oul bihi, du madi et du moudare3 alors que le jour du BAC vous étiez parties en courant pour ne plus jamais vous retourner.
Vous, sur qui l’on compte afin de terminer le programme scolaire alors que vous n’avez pas terminé de vous doucher ou de brosser vous cheveux.
Vous qui serez disposées, avec un dollar à 14,000 L.L., à ne pas diner six jours de suite afin de payer le matériel nécessaire pour que votre enfant rende la plus belle des productions artistiques. Vous les nouvelles Picasso ou Giacometti.
Et vous les anglophones qui vous farcissez le e muet et Molière.
Vous, les consciencieuses mais les pressées d’en finir.
Vous, les investies, les acrobates, les contorsionnistes, vous les magiciennes.
Vous, les sacs de boxe.
Vous les exploitées.
Vous, les marchandes de sable pour nouvelle génération d’insomniaques en couche-culotte.
Vous les annonceuses de mauvaises nouvelles :
« Non mon chéri, cette année le Père Noël ne passera pas, il a le Coronavirus, il est au lit» ;
« Non, ma puce, cette année tu ne recevras qu’un seul cadeau à ton anniversaire, tu éteindras tes bougies en agitant les mains comme un pantin désarticulé et tu écouteras tes amis chanter pour toi à travers l ‘écran, un Happy Birthday prostatique (merci OGERO) ».
Vous qui avez perdu votre travail et vous retrouvez femmes au foyer forcées, vous qui êtes, au contraire, dans l’obligation d’abandonner vos enfants à leur sort pour vous rendre à un boulot qui vous paie un salaire minable au taux de 1,500 L.L le dollar en pleine hyperinflation, que vous casquerez d’un coup au supermarché.
Vous les animatrices pour mômes enfermés, solitaires et misanthropes.
Vous les psychologues pour familles séparées par les quatorzaines, quarantaines et autres aberrations qui riment en (h)aine.
Vous les paranoïaques en cavale qui tentez de fuir un enculé en couronne microscopique et invisible pour ne pas faire d’orphelins.
Vous la nouvelle génération de mendiantes en larmes aux portes des pharmacies et dans les supermarchés.
Vous les génitrices d’enfants sans enfance.
Vous les mères des victimes de la double explosion, des plus puissantes de l’Histoire, survenue au port de Beyrouth en 2020, de qui on exige avec tout le mépris du monde de fermer vos gueules, de vous suffire du statut vomitif de « martyr » octroyé à vos filles et vos fils broyés, écartelés, déchiquetés et violés par la négligence de monstrueux criminels, vous qui êtes à jamais privées, autant du sourire de vos enfants, que de justice et de vérité.
Oui, mamans, je m’adresse à vous…
Je m’adresse à celles qui ont le cœur sur la main et la main sur le cœur.
Les folles.
Folles de leur progéniture, folles d'amour, folles de ces minois morveux et malicieux, de ces tortionnaires hauts comme trois pommes, folles de ce parfum de talc qui se dégage du creux de leur cou frêle.
Ce billet je le glisse sous vos portes qui se sont fermées sur tant de vies antérieurement insouciantes pour vous dire:
BRAVO et MERCI.
Yasmina F. Massoud .