How long is forever?
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“🎵Avec le temps - Léo Ferré”
Ce matin je pense au temps qui passe, aux jours, aux mois et aux années.
J’avais appris, petite, qu’une année faisait 365 jours et que le temps ne suspendrait son vol pour personne.
J’avais appris que chaque année, le jour de mon anniversaire, je grandirais d’un an.
En 2020 tous mes repères furent brouillés parce qu’à mon grand étonnement je découvris que le temps était sournois et cachait des secrets.
En 2020, de mon petit pays, le Liban, je constatai impuissante que le temps était un salaud.
Parce qu’au Liban, en 2020, le temps me prouva qu’il était tout à fait capable de se figer dans une immobilité désarmante comme s’il eut cessé de passer et, simultanément, de dévorer impitoyablement, d’une seule et grande bouchée, plusieurs de mes années.
Que vais-je me dire dans quelques jours ?
Que j’aurai grandi d’un an ou plutôt, qu’à chaque tour complet de la terre autour du soleil je me retrouve plus petite face à l’immensément absurde?
Que l’âge n’est qu’un numéro, que je me sens la vingtaine dans la tête, que je suis belle et fraîche, que je ne fais pas mon âge, que je n’ai qu’une seule ride et que je suis assise dessus ? Ah non, ça c’était avant, en 2018. Ce discours drôle, je le trouve difficile à tenir là.
Que mon âme aura vieilli de 10 ans ? …Ah ça oui…
Que j’aurai gardé une âme d’enfant malgré tout ?
Que j’aurai mûri ? Que j’aurai appris ? Que je serai devenue plus sage ?
Ou que je serai devenue plus ignorante que l’année d’avant, plus abrutie même, face à tant d’incompréhension et tant d’injustice?
Que j’aurai eu le privilège, la chance de vieillir alors que d’autres, plus jeunes que moi, bien plus jeunes que moi, n’auront pas eu le temps de naître qu’ils auront été fauchés, happés dans les entrailles de cette terre repue du sang et de la chair des innocents pendant qu’elle continue d’être foulée par les godasses tyranniques de la plus sale, de la plus méprisable des espèces ?
Que je n’aurai pas vieilli d’une seule seconde puisque j’aurai vécu une année entière de confinement avec le sentiment que pas une seule seconde ne fut passée ? Que j’aurai réussi à continuer de respirer, de manger, de rire, de pleurer, de travailler et d’aimer alors que le temps se figea comme une statue de marbre ?
Que j’aurai existé mais sans les toucher, sans les embrasser, sans les prendre dans mes bras, ceux que j’aime ? Sans me frotter à mes amis en dansant comme si demain ne serait pas ? Sans chanter sur scène une seule fois ? Sans écouler un samedi soir dans les vapeurs de la tequila en me perdant dans la musique, dans l’obscurité voluptueuse d’un bar et entre des gens que j’aurai fini par trouver cool pour quelques heures ? Sans voyager à Amsterdam avec mes potes pour fêter mon anniversaire loin de tout ? Sans avoir découvert d’autres horizons sur cette Terre qui me fut offerte mais qui m’est désormais interdite ?
Tourner comme un poisson rouge dans son bocal, est-ce donc cela que vivre ?
En même temps, j’ai la rage de vivre!
Ma facharo!
Parce qu’ils veulent me tuer à petits feux ces fils de mères et de pères indignes (ou indignés).
Ils veulent nous tuer toutes et tous!
Par tous les moyens imaginables.
Nous, les libres, les épicuriens, les fous de la vie, les intellectuels, les penseurs, les artistes, les artisans, les chefs d’entreprises, les boulangers, les épiciers, les mécaniciens, les démunis, les veuves, les orphelins ; nous les femmes, nous les enfants ; ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front, ceux qui ont fait le pari fou de contribuer du fruit de leur labeur à une économie factice et moribonde par amour pour leur pays…
Nous, qui élevons le niveau, ils veulent notre peau.
Parce qu’ils ont peur du bien, du beau, de la lumière.
Parce qu’ils sont vils, moches et absolument nuls.
Que vais-je me dire dans quelques jours ?
Que les victimes du 4 Août, mortes pour rien, ne sont rien ?
Puisque que des tueurs en série ont décidé que l’enquête est terminée et que la quête du bien est une utopie ?
Que la justice est un rêve lointain pas à la portée d’un petit peuple d’écrasés comme nous ?
Que j’aurai fait l’immense erreur de devenir avocate dans un pays où il n’existe aucun droit à défendre ?
Que je suis totalement impuissante?
Que l’espoir fait vivre ?
Que je vais enfin me réveiller de ce mauvais rêve ?
Que vais-je me dire ?
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Alice : « How long is forever ? » - White rabbit : « Sometimes, just one second ».
Yasmina F. Massoud