La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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La Mère Angoisse

La Mère Angoisse

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𝐋𝐚 𝐌𝐞̀𝐫𝐞 𝐀𝐧𝐠𝐨𝐢𝐬𝐬𝐞

🎵Mon enfance - Barbara

Beyrouth, Liban, 2021, trois jours avant Noël.

Je pousse la porte, ce sont les mêmes odeurs, tout comme au temps de mon enfance.

C’est moins lumineux que d’habitude. La poussière est posée en croûtes grisâtres partout, sur la console dans l’entrée, sur le téléphone blanc à cadran rotatif. Il y a de la soie d’araignées suspendue dans l’interstice de la porte à double battant entrouverte qui donne sur le salon.

Je me presse d’entrevoir les meubles familiers dans leurs pastels joyeux.

"J'ai voulu voir".

Ils sont là à leurs places respectives.

Les deux canapés en soie couleur bois de rose et en vis-à-vis, les deux fauteuils en coton blanc matelassé parsemé de grosses fleurs d'aquarelle, bleu ciel, jaune pâle, vert eau ou rose roses.

La moquette lilas.

La terrasse vaste avec ses arcades lesquelles, les après-midis, projettent de larges faisceaux de soleil sur la moquette puis, les deux chaises à bascule et la balustrade blanche en acier.

Tout est là à sa place, longtemps après, mais rien n’est pareil.

Le vide est glaçant, il n’y a personne.

Les voix du passé trainent encore dans un écho hantant.

Je me dirige vers la gauche, je veux visiter le côté des chambres à coucher, retrouver la mienne, mon lit en bois peint, ma fenêtre avec ses persiennes qui s’ouvraient sur la lune translucide des nuits de juillet.

Un mur invisible m’empêche d’y pénétrer. Je n’ai pas le droit de traverser. Je brûle de fouler la moquette grise en laine bouclée et de sortir, les pieds nus, au balcon, de pencher la tête vers l’étage du bas et de siffler à l’intention de mes voisins dans l’espoir qu’ils soient déjà là pour la saison, me réjouissant ainsi de reprendre nos jeux d’enfants exactement là où nous les avions interrompus à la fin des vacances dernières.

Impossible, l’accès m’est interdit par une force obscure, impalpable.

« Il ne faut jamais revenir au temps caché des souvenirs du temps béni de l’enfance ».

Je tente la droite.

La cuisine ou la salle à manger.

La force m’éjecte et j’atterris au milieu du salon. Il y a toujours les toiles jumelles réalisées par Samia Toutounji. Deux toiles blanches, énormes, éclaboussées de peintures rouge, jaune et rose.

« J’ai tout retrouvé, hélas ».

J’appelle ma mère, mon père, mon frère.

Je sors dans la cage d’escalier, je descends quelques marches, regarde par dessus-la rampe, la porte des voisins du second est désolée et fermée.

Personne.

Je transpire violemment.

La tension cogne dans mes tempes.

Je suis seule au milieu du familier.

Je cours vers le petit bar dans le coin du salon.

La musique meublera le néant.

La radio est ici, sur l’étagère de verre, à côté du cendrier dans lequel fument encore, le cigarillo de ma mère et la gitane sans filtre de mon père.

J’appuie sur « play » ; la dernière fois, Nathalie Cole chantait "For sentimental reasons".

Play, play, play, play.

Rien.

« Elle dort à jamais mon enfance ».

Mais, moi, je me réveille haletante, en nage mais soulagée.

Il me reste le présent et je ne suis pas seule. Cela me rassure.

Il est 3 heures du matin.

Il faudrait que je me rendorme.

C’est reparti.

Me voici dans une salle dénudée et dénuée de signes familiers.

Il y a onze personnes sans visage assises en cercle, je suis la douzième. Je dessine mentalement les contours de ma face. Mes yeux, mon nez, ma bouche, sont bien là et bien visibles.

Au centre du cercle, une ampoule branlante pend du plafond et balaie tour à tour les silhouettes inconnues.

Autour de nous des murs sales sans fenêtres, sans portes, sans issue.

Un homme tout de noir vêtu s’avance vers nous, une tronçonneuse en marche à la main.

Il se lance dans un ballet de décapitations.

Les têtes sans visage tombent, l’une après l’autre, roulent sur le sol et se garent à mes pieds. À la 11ème, je manque de mourir d’effroi mais le bourreau recommence de zéro car les chaises sont de nouveau habitées par des sans-visages. Il fait durer la torture en m’épargnant. Le cycle reprend, interminable.

La scène est absurde. Suis-je Sisyphe ? Quel sens donner à cette séquestration dans l’enfer de ma tête ? Devrions-nous nous imaginer heureux afin de l’être réellement ? N’est-ce cela qu’un mauvais rêve ? L’issue se trouve-t-elle derrière mes paupières closes ?

Moi, je me réveille haletante, en nage mais soulagée.

Il me reste le présent, la réalité.

Il est 6 heures du matin.

Il faudrait que je me rendorme.

Ou peut-être que non.

Mieux vaudrait pas.

Les enfants ont le Père Noël

Les adultes ont la Mère Angoisse.

Les enfants rêvent de la visite du Père Noël chargé de cadeaux pendant qu’ils dorment d’un sommeil rempli d’espoir.

Les adultes sont visités dans leurs sommeils troubles par la Mère Angoisse dépouillée de tout, surtout de sens.

« Et longtemps j’ai fermé les yeux, je crois que j’ai prié un peu

Je retrouvais mon innocence ».

Yasmina.

En écoutant « Mon enfance » de Barbara.

Noir

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