La vieille salope
"La femme parle toujours de son âge et ne le dit jamais". - Jules Renard
Dans quelques jours j’aurai l'âge qu'on a quand on sourit et que juste après, la joyeuse ride reste là où on l'a emmenée sans jamais reprendre sa place. J’atteindrai l'âge qu'on ferait mieux de ne pas scander fièrement, m’a-t-on dit! J’embrasserai la tranche approximative et mystérieuse qui se termine par aine et non par ans, cette ère durant laquelle tu fêtes tes anniversaires discrètement -mais pas ton âge- à l'aide d'une seule bougie sur un fondant au chocolat de circonstance. Dans quelques jours je trônerai du haut de l’âge de la (dé)raison.
L’étau a beau se resserrer et moi roder d'un pas feutré autour de la prochaine décade, m'y frotter de près ou de loin, je ne m'y pique pas. On serait tenté de croire que je pleurerai ce 23 Février parce que le big 4 me lorgne, que le temps me dépasse et qu’il se prépare à éroder ma peau mais non... J’ai pleuré immanquablement, chaque fois, à 18 comme à 32, comme quand je me cache le 31 Janvier pour larmoyer honteusement au son de la voix d'Agnetha Fältskog (ABBA) sans vraiment savoir pourquoi.
Chacune femme digère, accepte ou refuse le temps qui passe à sa façon. Il y en a qui le vivent mal souvent parce qu'elles se désolent d'avoir perdu le plus clair de leur jeunesse à s'être mariées trop vite, trop tôt; ou dans des abris de guerre où se dérobait inexorablement leur jouvence sous leurs yeux, sous les bombes; ou d’être nées à telle époque quand la liberté et la frivolité inhérentes à la vingtaine en auraient fait des femmes de mauvaise vie.
Il y en a qui le vivent tellement bien qu'on a envie de leur payer une séance couleur-coupe-manu-pédi-méso et un miroir rien que pour qu’elles cessent de donner l’air de la maman de maman.
Il y en a dont le visage humanoïde hyper botoxé -garni de lèvres gorgées d’hélium, de sourcils poupée de porcelaine suspendus dans le vide et de pommettes en forme de fesses, - revendique une vigueur si violente que le corps a du mal à suivre …et elles assument et elles s’en tapent !
Et puis il y en a comme moi qui n'y pensent pas trop quand bien même il plane sur elles une sorte d'obligation de craindre le pire, tout simplement parce qu'elles ne se sont jamais senties aussi belles, aussi femmes, aussi tout.
Une femme en guerre contre le temps c'est universel mais les règles du jeu ne sont pas les mêmes partout. Je ne vois pas une parisienne célibataire de 45 ans marcher la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé en signe de défaite. Aux yeux des autres, qu’importe qu’elle se soit retrouvée ici par choix ou par contrariété, elle passe naturellement pour une femme libre et qui l'assume.
Au Liban, si tant est que le paradoxe soit roi, même la plus émancipée des femmes, même celle qui a choisi de troquer le « rêve » de la robe blanche pour l’indépendance et ses plaisirs multiples ; même celle qui a fait des enfants, rempli son devoir, coché toutes les cases d’un bon parcours oriental puis divorcé, endossé les finances en bossant dur ; même celle qui aurait crevé qu’on lui passe la bague au doigt mais qui est demeurée demoiselle et désolée ; même celle qui s’en est allée en Australie faire un bébé toute seule puis est rentrée au bercail doigt d’honneur à l’appui, TOUTES, sans exception, sont soumises au diktat 40. C’est une société bien plus vieille que moi qui exige que je guette mon passage décennal au tournant. C’est fou ce que la société libanaise me fait penser à un groupe de mégères en mantille de dentelle noire qui s’acharnent à l’arrière d’une église à concasser post-mortem la réputation de leur défunte amie qui s’est fait déflorer à 47 ans. « Keyn achrafla t3anniss ya chérie » !
Le diktat 40 étend d’ailleurs son despotique règne à bien des choses de la vie libanaise pour culminer dans son rôle d’horloge biologique.
On est tenu à 40 jours d’assignation à domicile quand on met au monde un enfant. Oui, 40 jours de gavage au meghlé (dessert au riz, cannelle et cardamone) à recevoir, seins dégoulinant de prolactine, des dames et des tantes qui vont invariablement demander : c’est pour quand le garçon ? 40 jours à huis clos que si tu oses pointer le nez dehors avant écoulement, tu risques l’exil social.
On est tenu à 40 jours de tristesse péremptoire quand un être décède. Porter le noir pendant 40 jours au minimum avec interdiction formelle de sourire pour ne pas avoir l’air moins que dévasté. Prohibition totale de sortir, d’être vu, de voir. Par respect, chérie. Qu’importe si c’était l’oncle de la tante de mon cousin, j'enlève mon vernis rouge, je prive mes joues de couleur et je ne montre plus mes dents jusqu’au 40ème.
On est tenu à 40 jours de carême quand on est chrétien et là, bonjour la surenchère du pseudo-sacrifice le plus éligible aux yeux de Dieu. 40 jours sans chocolat et soda c’est de l'abnégation intolérable ... Jésus en est ému. Pour tout vous dire, il n’y a point de pire sacrifice que de subir la rage de ceux qui ont choisi d’arrêter de fumer pour faire plaisir à Dieu. Enfin, je ne juge pas la bonne foi des uns et des autres, je trouve juste que le carême est un comportement humaniste qu’on adopte pour les 40 prochaines années et non un régime alimentaire.
Ensuite il y a jahlet el 40 (la débauche des 40 ou les 40 glorieuses) qui est unisexe –« gender fluid » au cas où un millénial me lit en ce moment – mais au Liban serait souvent l’apanage des hommes. Vous me direz que le dévergondage du conjoint n’a pas d’âge ou de date d’expiration d’ailleurs, je suis d’accord. Sauf qu’au Liban ta vieille tante va te proférer le conseil de t’armer contre l’inévitable dégringolade de ton mari, de rester stoïque, de prendre sur toi, de porter les bois qui vont émerger de ton crâne dignement et en silence. Quand tu lui répondras qu’il n’en est rien et que ton mari ne t’a jamais trouvée si désirable, elle t’assènera d’un hmara bi 40 dayneh (ânesse à 40 oreilles).
Et puis, on y est, il y a les 40 ans de la femme, les 40 coups de l’horloge biologique dans le calendrier « mégèrial ». Je trouve révoltant d'appeler une jeune femme de 40 ans non mariée une « vieille fille ». A 40 ans on n'est ni vieille et ni fille ! Ça pouvait avoir un sens en 1819 mais de nos jours, qualifier une femme accomplie, belle et indépendante de "m3anseh" parce qu'elle ne veut pas d'enfants ou d'un mari ou pire, parce qu'elle en crève mais n'a pas eu de chance, sont choses inqualifiables!
En 2019 on ne fait pas l'âge qu'on a et on a l’âge qu’on veut.
Je veux être vieille sans être adulte. Je veux qu’on se souvienne de moi comme de la « vieille salope » -parce que c’est un compliment- fripée, défraîchie, grise mais dans mes yeux brilleraient sans jamais s’éteindre les feux de ma folie, mon culot, mon humour et mes coups de gueule.
Casser les codes. Prouver et j'y compte bien, que l'âge n'est qu'un numéro, qu'on peut commencer à soigner des rides à 25 ans mais ne vieillir qu'à partir de 80 et pas une ride avant; à condition de garder une âme d'enfant.
Une vieille salope...et je continuerai de sourire, de rire bruyamment, de ne faire dans le plus grand sérieux que le sarcasme et les plaisanteries, de boire mon shot de tequila au balcon en admirant la lune, d'aimer follement mon homme que je trouverai si beau sous sa barbe blanche, de l'embêter, de le contredire, de l'enflammer, de jouer la mutine sous mes verres de presbyte et de chanter devant mon miroir à pleine voix !
Je ne cesserai de me taper de ce qu'on pense de moi et de dire merci à Dieu tous les jours...pour tout et malgré tout.
De ne jamais remplacer mes rêves par des regrets.
A Viviane, ma grand-mère, mon idole, ma jeune âme préférée, que j'aime plus que la vie et qui m'a répondu un jour: "Khay ! Tant mieux pour toi mais n’oublie jamais de te protéger ! Bala waja3 rass ».