La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Râ les larmes...

Râ les larmes...

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ADIEU WAFI

Le 26 Mai 2017

Ça changerait le monde si des humains comme lui restaient et d'autres partaient. À l'heure des fondamentalismes de toutes parts, des fascismes à deux balles, de la déshumanisation de notre race plus animale qu'autre chose, il y a des exceptions. De belles âmes tolérantes et généreuses, paisibles et satisfaites.

Il s'appelait Wafi. Égyptien de 36 ans acculé à travailler comme gardien d'immeuble/chauffeur parce que la vie l'a voulu. Comme tous ces égyptiens -sans ou avec papiers- qui font les petits boulots que beaucoup de libanais crevant de faim refusent de faire. Et pourtant je l'aurais bien vu gérer un business ou médecin sans frontières. Il avait l'intelligence et la culture pour. C'est le principe même de l'absurde. De l'inégalité des chances. 

Je le rencontrai il y a 4 ans lorsque mon fils Joe se joigna aux Coquins, la garderie à Sassine dans la ruelle où se trouve la Pharmacie Embassy. Cette petite rue qui allait vite faire partie de mon quotidien et qui embellirait le décor  de mes souvenirs.

 À mon arrivée je cherchais en vain une place pour garer ma voiture. Il n'y en avait pas sauf un parking privé appartenant à la famille Khayat, propriétaires de la pharmacie. Avec beaucoup d'humilité, je lui demandai s'il était possible pour moi de lui confier ma voiture. Il dû lire dans mes yeux l'angoisse terrible qui s'empare de chaque mère quand elle doit se "séparer" pour la première fois de son enfant et l'"abandonner" aux mains de jardinières qu'elle ne connait pas encore. Mais ce fut instantané. Il me dit Madame vous êtes la première à me le demander avec autant de respect. Je m'en charge, allez-y. Puis il fit la connaissance de Joe et décréta qu'il avait les yeux d'un ange. À mon retour, je sortis de ma poche un billet de 10,000 LL et moi, qui ne suis pas habituée à perdre, je restai bouche bée face à sa grandeur d'âme et son humilité. Il refusa de les prendre. Je ne parle pas du refus de politesse qui précède le kellik zok. Non. Un vrai refus. 

Au fil du temps, je me liai d'amitié avec lui et lui d'amour pour mon fils. Abou El Zouz par-ci, Abou El Zouz par-là. Chaque midi quand je récupérais Joe, il l'emmenait à la dekkeneh du coin et Joe revenait chargé de toutes sortes de gourmandises. Sa générosité était inversement proportionnelle au peu de moyens qu'il avait. D'ailleurs c'est ça la générosité, la vraie. Elle est intrinsèque et ne dépend pas de ce que l'on possède. Un sourire illuminait son visage tous les matins à notre arrivée. Il s'activait pour bouger toutes les voitures afin de me permettre de me poser à l'entrée de la garderie. Il ouvrait ma porte: "Ahlan Madame Yasmina, ya sett el kell" ensuite venait le "3atineh box" que Joe lui rendait de sa petite main.

Il était toujours très bien habillé. À la pointe de la mode, casquette de rigueur. À la posture digne et fière malgré les difficultés du quotidien. Je me souviens lui avoir demandé un jour si il était marié et il me raconta qu'il était tombé éperdument amoureux et avait vécu une belle relation cachée avec une femme indisponible et que depuis leur rupture il n'avait pu avoir d'yeux pour une autre. Que lorsqu'il l'apercevait parfois, il en tremblait des jours et des nuits. Qu'il adorerait devenir papa.

Il était aimé de tous dans le quartier. Le gérant de la pharmacie. Karine et Yolla, gardiennes de beaucoup d'enfants, lui faisaient une confiance aveugle parce qu'il veillait comme une louve à la sécurité des tous les petits à la garderie. Il était en quelque sorte l'aorte de cette ruelle très active qui ressemble à un petit village dans la ville. 

Puis Joe a grandi et il est rentré à l'école. Karine, Yolla, Julie sa jardinière et Wafi l'ont pleuré. Mais je n'ai pas tardé. J'ai fait rebelote avec James. Il a mis du temps à s'en éprendre. On aurait dit qu'il cherchait à ne pas trahir Abou El Zouz. Puis un jour, le déclic eut lieu. "Ahlan bi Bond, 3atini box". Cependant, loyal, il comptait les jours afin de revoir Joe et de l'emmener à la dekkeneh comme au bon vieux temps, de l'aider à enjamber toutes les motos du quartier et de le prendre en photo. "Zouzou gheir chi ya Madame Yasmina. Fi wled w fi Zouzou".

Je souris encore lorsque je pense à la fois où il m'annonça que je ressemblais à Nadia El Guindy et mon désarroi quand je découvris son visage sur Google. Tout est perception.

Ce matin, en déposant James, je ne l'ai pas vu. Je l'ai cherché pour lui dire bonjour. Le gardien de la banque d'en face m'asséna d'une terrible nouvelle.

Wafi n'est plus. Son coeur a lâché. Il est parti. J'ai pleuré de déchirement.

C'est fou comme le hasard peut faire de belles choses, comme il peut mettre sur notre chemin des personnes inconnues qui sans le savoir vont changer notre façon de voir le monde, introduire une nouvelle perspective.

Wafi c'est une leçon d'humilité. Wafi c'est un rappel à la bonté. On a  tendance à se vautrer dans une bulle sociale et à se convaincre que ce sont ceux-là les standards. Ce n'est que lorsqu'on sort de ce comfort zone et qu'on va à la rencontre des autres, des différents, que l'on se rend compte qu'il y a plus, qu'il y a mieux.

C'est absurde la mort. C'est terrible de quitter cette terre à 36 ans en n'ayant rien accompli à un niveau personnel. J'espère qu'il sait qu'il a à son actif le plus bel accomplissement de tous: le don de soi sans rien attendre en retour.

Yves Saint Laurent disait: j'aime les corps sans âme parce que l'âme elle est ailleurs. Je me désole de constater qu'il y a de plus en plus de corps sans âmes dans ce monde de toutes les aberrations. Il est où cet ailleurs? L'âme de Wafi, elle, est sûrement d'ailleurs. 

Repose en paix, mon ami. Tu vas nous manquer.

Yasmina

 

 

 

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