La connasse à Faqra Club ...(suite des Bronzés à Faqra)
J’ai coiffé à la brosse ronde et au séchoir mes bottes de Yéti qui étaient à la mode dans les années 80. Ça me donne l’air connasse de la capitale qui part à l’aventure. Je me souviens encore des regards horrifiés lorsque je les avais chaussées, il y a 5 ans, fière comme le Chat Botté. C’était l’année de notre retour aux exodes vers les sommets enneigés, enfants obligent. J’étais, paraît-il, démodée et ringarde. J’ai appris récemment que toutes les grandes marques les ont élues accessoire de choix pour l’hiver 2019. Je prévois la ruée vers ces peluches que ces dames vont se faire une joie d’acheter maintenant qu’elles sont hors de prix. Toujours est-il que je les ai brushées, rangé ma valise dans laquelle j’ai dû fourrer les incalculables accessoires pour le ski, pris mon courage et ma dignité à deux mains, embarqué les enfants et m’en suis allée vers les cimes.
En arrivant vers Kfardebian on aperçoit des tonnes de neige sur les bords de routes. Cela fait des années qu’il n’a pas neigé autant. Un beau manteau blanc éblouissant qui éclipse mes angoisses des séjours en altitude. C’est majestueux. Les enfants sont extatiques. L’hiver dernier nous avions skié en essayant d’éviter les rochers qui pointaient leurs nez un peu partout sur les pistes, les mordus de la glisse en étaient désespérés. Croyant bien faire, j’ai quitté Beyrouth un Vendredi à 16h afin d’arriver tranquillement à notre hôtel vers 18h; mais ça c’était sans compter qu’une station alpine ne fut pas équipée pour, tenez-vous bien, une chute de neige! Ils ont tout ce qu’il faut comme outils du skieur à vous vendre mais rien pour vous ouvrir l’accès au royaume…
Au rond point qui sépare Faqgha de Faghaya, je me mets à chercher dans mon coffre mon casque, ma grenade lacrymogène et mon fusil à baïonnette afin de m’engager dans ce qui ressemble drôlement plus à des tranchées de la Première Guerre Mondiale qu’à des routes modernes de montagne. Nous nous retrouvons coincés dans un cortège de voitures entassées les unes "dans” les autres pendant un interminable moment. De braves hommes en gilets avec emblème de la municipalité de Kfardebian faisant office d’agents de la circulation se démènent pour déboucher tout cela. Je demande, fulminante, de ma voix de petite snobe des villes, les raisons de ce bordel. Figurez-vous que la déblayeuse, la seule disponible post-tempête pour tout le territoire, est en panne et de surcroît, garée en oblique au bord de la tranchée. Inutile de s’énerver, on en souffrira tout le weekend mais au moins mes cheveux ne friseront pas au réveil comme à Beyrouth. Tout est bien qui finit bien ! Bon, j’arrête de râler, nous arrivons à destination à pas d’heure. Mon cadet a uriné sur mon siège arrière, mon aîné a compté jusqu’à 5000, moi, traqué avec minutie mes cheveux blancs mais ça va…
Nous sommes attendus au Montagnou pour une soirée aux parfums étranges, un mélange de No.5 de Chanel, de Narcisso Rodriguez et d’eau de Reblochon à l’Emmental de Savoie. Le Montagnou, inutile de vous l'apprendre, est le restaurant incontournable, non seulement parce qu'il est une valeur culinaire sûre dans la région mais aussi parce qu’il offre un produit complet: Je mange, je bois, je socialise, je danse. J’ai envie de faire comme toutes ces habituées du glamour sous les stalactites, mettre ma petite robe noire et mes talons, braver le ridicule et prétendre que j’aurai l’air cool quand ces derniers vont m’enfoncer toute entière dans la neige, mais il fait trop froid. Je me résigne à mon petit pull en cachemire, mon pantalon en cuir et mes grosses bottes poilues. Je sais d’avance que c’est blasphématoire mais je ne suis pas assez rodée.
En descendant les grands escaliers, je scanne, un petit droite-gauche rapide, question de mesurer le temps qu’il va me falloir pour saluer les gens et m’asseoir enfin. Il me semble que je parviendrai à ma chaise au moment du dessert. Je connais tout le monde. Je ne suis pas la reine des mondanités mais il va falloir assurer aujourd’hui. Ou pas. J’emploie ma technique de myope tête en l’air, je me fais toute petite et je trace à la vitesse du son. Deux shots de tequila et quelques laitues aux noix, me voilà prête à affronter et là, la magie opère: des personnes qui m’ignorent royalement à la ville m’enlacent chaleureusement, me posent toutes ces belles questions philosophiques: “Tu es là?", “Qu’est-ce que tu racontes”?…”Euuuh… rien…enfin si, il paraît qu’il y a du coton qui a germé sur la lune” (???). Ça a l’air absurde de dire bonjour selon la géographie mais ça fait partie des codes de notre société et on finit par jouer le jeu. Un ex à moi que j’avais lobotomisé de mon palmarès pour manque de niveau se lève dans toute sa splendeur et me fait le baisemain. Je l’ai croisé à Noël dans l’ascenseur à l’ABC, il a appris par coeur les consignes de sécurité placardées sur les portes. Enfin, poursuivons notre voyage. Voici toute la Café Society Libanaise du moment : nouveaux riches ou anciens pauvres – merci GAD-, #instaStars, influenceuses, égéries, fumeurs de Double Corona, échangistes en mode conjugal, entreteneurs et entretenues, maris à têtes chercheuses, épouses mélancoliques, représentants de tous les dialectes sociaux de mon doux entourage, du Salut tu vas bien ma belle au Chou khbarek en passant par Hello darling, how’s it going, all good ?... sans oublier le kifak ya bro ?, de jeunes entrepreneurs admirables, des dealers en cravate ainsi que plein de gens simples qui aiment tout le monde et qui se fondent au décor comme des caméléons. Le climat à plus de 700m d’altitude (benchmark national de la pression atmosphérique) leur va comme un gant de soie Chanel, ça les rend affables, gentils, ils se mêlent au peuple et à la vieille noblesse dépassée. C’est fou, avec 700m de plus, non seulement tu peux fermer les écoles mais tu peux aimer pour 30 secondes…C’est mignon.
Deux shots de tequila de plus et je commence à trouver musicalement sublime le mixage de Dua Lipa avec Gilbert Montagné. Le DJ a dû taper un rail de trop, j’ai la sensation d’être sur le plateau de N’oubliez pas les paroles. Tu as droit à une demi-chanson par minute. Autant que tout soit un pur plaisir après quelques verres, nous devons les quitter, les braves gens, réveil aux aurores demain.
Direction les pistes de Faqra pour le cours de mon fils. J’entends souvent des railleries à propos de ces groupes qui, sur les bords des sentiers pré-station alpine, concoctent des bonhommes de neige et se prennent en photo avec, inventent des luges à partir de sacs à poubelle, s’installent sur des chaises de fortune, fument le narguilé à -2 degrés, balancent des pépites de tournesols par dessus-bord et ont l’air jubilatoire. Eux, ils ont tout compris. Si pour skier ils doivent se ruiner, autant s’en tenir à glisser sur leurs fesses. La demi-journée de ski pour un enfant est à 30$ en moyenne, l’heure du moniteur à 40$, cela fait en tout, de 9h à 13h, 190$. Évidemment il faut louer les skis, le casque, les bottes dont l’état douteux est inversement proportionnel au prix de location. Ensuite il faut comptabiliser le coût de l’attente des adultes, mamans et papas, au bas des pistes, en tenues d’après-ski Moncler, Goldgerg, Spider (aïe, ça commence à faire un peu moins classe); par exemple: un café à 10,000 L.L, un mini-paquet de pistaches d’ordinaire à 500 L.L mais qui revient à 3,500 L.L lorsqu’il est dans l’étalage d’un container de métal rouge à plus de 700m ; et le gros pourboire au manager afin d’assurer la table pour le lendemain. Le tout en cash parce que la machine pour cartes de crédit ne fonctionne pas…A cause de la tempête… Schopenhauer-esque. Tu multiplies tout ça par le nombre de ta progéniture, tu en as pour 500$ la demi-journée. Vive le sac bleu de Sanita! Je commence à comprendre ceux qui organisent des voyages de ski dans les plus belles stations du monde ! D’un point de vue épargne ménage, c’est nettement plus intelligent.
Malgré tout, il y a un cri sourd de bonheur qui martèle dans ma tête, une sensation de confort. Chaque fois. J’angoisse l’hiver venu à l’idée de toute la logistique avec des enfants en bas âge et les valises à faire et à défaire, le bain de foule que j’appréhende mais une fois dans le bain justement, je m’y plais un peu. Le ravissement de mes garçons, ces heures de qualité en famille, les fins d’après-midi au lobby de l’Auberge, le piano cacophonique que Josef martyrise…sérendipité.
Dernière soirée avant le dimanche de la délivrance. Nous mangeons à La Malt Gallery. Mon mari a répété, à la montagne, son concept exquis #TheMaltGallery: j’arrose mon délectable croque-monsieur de fins Single Malt, Gin et autres nectars, je bavarde, je ris… Le jour où j’ai su qu’il planifiait l’expansion à Faqra, j’ai sérieusement considéré me droguer. Le nombre de nos week-ends alpestres venait de doubler. La nouvelle Piazza de tous les commérages qu’une couverture blanche épaisse a muselés, est déserte et splendide. Dans un silence cosmique, sous la Grande Ourse, Anthony, moi et mes yétis noirs rentrons main dans la main. C’était pas si mal.