Allô maman, c'est quoi la Beghbagha?
(HELLO MOM, WHAT ON EARTH IS BEWBAWA?)
Le 31 Octobre et tous les jours de la semaine qui l'auront précédé, sans compter le mois d'Octobre dans son intégralité, on aura parlé citrouilles à Beyrouth.
A la télé, à la radio, sur les affiches, des boîtes de nuit à l'agenda “culturel” des évènements du mois, sur Facebook, sur Instagram et sur les dizaines de cartons d'invitation qui nous auront conviés à des fêtes sordides à l'occasion d'Halloween, auraient défilé les effroyables citrouilles, les sorcières, les toiles d'araignées et les crânes.
Dès le 1er Octobre, que le ciel soit bleu ou que l'air menaçant prenne des allures de fin de monde, le Tout Beyrouth (chérie) se prépare à défigurer la martyre citrouille.
Les enfants éprouvent autant d’engouement à se déguiser et s'en aller frapper aux portes pour le légendaire Trick or Treat qu'au réveil, le 25 décembre, quand ils découvrent leurs cadeaux sous le sapin.
Gare à vous voisins si vous ne déposez pas de friandises en quantités industrielles dans leurs paniers en forme de… citrouille, lorsqu'ils bombardent vos portes de leurs mains menues mais avides. Si vous déchiffrez un mépris subtil au fond de leurs yeux inassouvis, c’est parce que vous ne décorâtes point le seuil de la porte d’entrée, sales petits avares rabat-joie.
Les mamans, grandes organisatrices de la frénésie collective, s'attèlent à une surenchère impitoyable et se ruent pour dénicher les plus belles des cucurbitacées. Elles doivent faire parler d'elles à l'école. Ma maman est plus forte que la tienne. Elles se pervertissent en Rodin et Giacometti de la courge.
La chasse au costume est homérique. Je les imagine s'arracher les extensions capillaires en se disputant le dernier déguisement Kylo Ren, Lady Bug ou Minecraft Steve pour leurs enfants prodiges. Il faut innover, révolutionner, sortir du lot. Un masque et une épée ne suffisent plus. C'est le look total ou rien! Le bal gothique exige un apparat pointilleux.
Parce qu'à Beyrouth il est question de mode et la mode, elle, passe! Rien ne dure longtemps. Nous avons un besoin viscéral d'être à la page des tendances empruntées de rigueur ailleurs, puis nous passons de l'une à l'autre sans ciller.
Berbara ???? Walaw ya chérie ! Comme tu es démodée et cheap !
Allo mam ? c’est quoi beghbagha ?
Halloween est une fête commerciale élevée au poste de folklore nord américain vers la fin du XIXe siècle suite à l'immigration en masse des irlandais et des écossais. Transformée de célébration païenne celtique en fête chrétienne, elle finit reine des parades gothiques, transcende les classes sociales, les races et les croyances, traverse l'Atlantique et atterrit dans notre petit village d'irréductibles cons.
Et pourtant…
Qu’elle reste vivace dans mes souvenirs, la soirée du 3 Décembre lorsque dans les petites ruelles de notre quartier mes parents m’emmenaient acheter le désormais dérisoire masque que nous accrochions à la face par une ficelle blanche toute fine. Rien qu’un masque en guise de symbolique mais il valait tous les déguisements du monde. Du jour au lendemain, sur les devantures des librairies, papeteries, épiceries, pâtisseries, "dekkeneh " et autres bicoques, à chaque coin de rue, caracolaient des guirlandes de visages plastifiés au gré du vent. Des clowns, des sorcières, des zombies, des lapins, des cochons, des chiens, des vieilles dames, des personnages de Disney, des fantômes et même des monstres tels que certains politiciens et stars de la pop libanaise ...C'était magique.
Parfois, mais avec beaucoup de retenue, nous nous permettions de sonner chez les voisins afin de leur chanter notre rengaine libanaise de Barbara, le Hashli Berbara de Sabbouha , sans (pour ma part) en avoir compris un seul mot que très tard mais dans l'espoir qu'ils nous filassent quelques pièces ou, avec beaucoup de chance, des bonbons.
Des parfums d’il y a 25 ans, aux notes d'anis, de cannelle et de fleurs d’oranger embaument encore l’air de ma mémoire le 3 Décembre au matin. Ils se dégageaient de la bouillie traditionnelle de blé, de fruits secs et d'amandes que ma grand-mère concoctait avec une pincée d'amour dans une casserole en cuivre géante. Il était recommandé d’en manger tous les jours pendant une semaine pour bien grandir.
Exquise !
Mais tout ça c’était avant. La citrouille n’avait jusqu’alors servi que de carrosse à Cendrillon ou d’un mets de choix les vendredis et, Sainte Barbara était l’unique martyre.
Et puis Halloween et ses rejetons ont fait irruption foudroyante dans les foyers et dans nos têtes assoiffées de vie par procuration et petit à petit, le 31 Octobre a vidé le 3 Décembre de sa substance, la grosse courge a privé Sabah de sa superbe et le Hashli s'est tu, éternel incompris.
Allez viens chéri, enfile ton Joker et partons pétrifier du beau monde.
Je te raconterai quand je serai grande.
BEYROUTH, LE 14 OCTOBRE 2019