La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

 

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Un démon à deux roues

Un démon à deux roues

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“Les amis sont là comme un rempart solide et infaillible contre les démons de la vie”

Nous avions 12 ou 13 ans.

Un jour d’été, sous le soleil écrasant du mois d’Août, alors que nous estivions comme à notre habitude à la montagne –Baabdat-, je dévalais les ruelles asphaltées et les pentes raides longeant les forêts de pins à bord de ma toute nouvelle bicyclette à deux roues tout terrain. Mon papa me l’avait offerte tout fan qu’il fut des activités sportives en tout genre. Elle était rose avec un panier en osier blanc mais elle avait l’allure légitime d’un vélo sérieux. Monter à bicyclette pour passer le temps n’était justement pas dans mes habitudes et ce jour-là ne fut pas coutume. Tout bascula.

Pour moi, ces 3 mois de vacances annuelles rimaient plutôt avec indolence et rêvasseries intenses au rythme de notre balançoire au balcon. Je devais être née avec un code enfance modifié. Alors que tous mes amis jubilaient du matin au soir, sans se soucier de la nuit tombée, se diluaient dans les taillis et les forêts, entre les orties et les herbes folles, à l’ombre des pins parasols, parmi les rochers aux formes insolites, pendant qu’eux inventaient les jeux les plus créatifs, moi, je lézardais un bouquin à la main, mon walkman aux oreilles, en les observant distraitement et sporadiquement par toutes les fenêtres de ma maison en fonction de leurs déplacements. Je ne raffolais pas des groupes, des badineries d’équipes. L’agressivité voire la violence inhérentes aux jeux d’adolescents en perdition et en proie aux sensations fortes me laissaient frileuse. Je me souviens en particulier d’un jeu qu’ils avaient baptisé kidnapping selon lequel il fallut se faire enlever et se démener afin de fuir aux ravisseurs. C’est vicieux un adolescent. Je les enviais sûrement un peu et il m’arrivait de les rejoindre mais comme je ne manifestais clairement pas le même entrain, je me contentais de les épier mais de plus près.

Mon temps avec la nature était d’une toute autre nature. Avec une ou deux amies, on se construisait des cabanes avec des restes de lattes gisant dans les confins des forêts, abandonnées après un chantier. Je prenais mon genre de risques comme par exemple, confectionner une maisonnette de bois en sandales dernier cri, rugir de douleur lorsqu’un clou rouillé vient perforer la plante de mon pied et finir à Bhanness avec une injection contre le Tétanos dans la fesse.

Toujours est-il qu’en ce jour d’Août je me mis en tête de dompter mes aversions et par la même occasion, mon vélo.

Tout arriva si vite. Moi devant et mon ami sur sa bicyclette à mes trousses, nous nous engageâmes dans une descente vertigineuse. Par peur qu’il ne me percute, je freinai brusquement. Mon vélo m’éjecta, je fis un vol plané et m’écrasai au sol non sans un dérapage incontrôlé de mon visage et mon corps sur un bitume criblé de crevasses datant de la guerre pour enfin m’échouer contre un tronc. Je me revois encore portée par des mains inconnues, mon sang giclant par mètres cube, transportée à l’hôpital dans une vieille coccinelle blanche. Bilan de la chute : points de suture au crâne, à l’arcade sourcilière, à la lèvre, aux coudes et aux genoux avec transfusion et convalescence forcée. Je ne sais par quel miracle je ne fus pas défigurée mais je sais que pour me remonter le moral, mon papa m’offrit quelques cadeaux dont…une nouvelle bicyclette rose que je n’enjamberais jamais ! 

2019.

À l’occasion de mon anniversaire, Anthony et moi organisons un voyage à Amsterdam avec quelques amis. Peu avant notre départ, nous sommes assis à dîner et nous finalisons le programme du séjour. Ça parle de Van Gogh, de Rembrandt, de Vermeer, du Rijks Museum, du Moco, du Supper Club, du Red Light district, des coffee shops, des 9 streets, du Door 74, du Pulitzer. Les adresses foisonnent mais le mot le plus récurrent est bicyclette. Il s’agit d’arpenter les rives du canal à vélo. Amsterdam est la ville du vélo. Tout le monde se ballade à vélo. Rien n’est plus délectable. Vélo. Vélo. Vélo. Les voix se transforment en échos, les échos en silence sourd. Mes tempes tambourinent. Mon pouls accélère. Je tente tant bien que mal de dissimuler mon malaise. Je me dis que leur enthousiasme est passager et qu’ils finiront bien par marcher avec moi au lieu de pédaler comme des pantins désarticulés. Je suis irritée. J’ai fait la grève de la bécane pendant 20 ans au moins et je compte bien camper sur mes deux pieds.

Nous abritons tous en nous des démons substantiels ou banals, mais des démons quand même. Nous avons tous été traumatisés par quelqu’un ou quelque chose et enfoui dans une case hermétiquement fermée de notre mémoire ces indésirables souvenirs du passé. La sorcière dans Blanche-Neige, le redoublement d’une classe, le divorce des parents, la trahison d’un(e) ami(e), un séjour de 3 heures dans un ascenseur à cause d’une panne de courant…sans citer des évènements plus tragiques. Nos petites âmes pusillanimes peuvent passer une vie entière à les étouffer, les taire, les priver de lumière. Si par un moment d’inattention, le monstre ressort sa sale tête, nous le renvoyons là où il appartient, dans les ténèbres de notre inconscient, par un geste sec de la main, par un signe de croix, par 3 verres de tequila, au moyen d’un bon livre.

Jusqu’au jour où il n’est plus possible de cohabiter, où l’on se retrouve coincé face à face avec une bataille à mener de plein fouet pour qu’il n’en sorte pas vainqueur et qu’il ne nous chasse pas de nous-même !

Mon démon à moi a deux roues.

Nous sommes dans une échoppe de location de ces engins débiles. Mes amis sont excités, ils ajustent la hauteur de leurs sièges, apprennent à utiliser le cadenas, accrochent des accessoires, des paniers, des selles et toutes sortes de bricoles pour se fondre au décor des cyclistes. Moi je traîne incrédule à l’arrière. Je peux prendre mes jambes à mon cou ou les enrouler autour du cou de mon démon afin de le dominer jusqu’à l’épuisement. Comme je plane un peu je me découvre un courage inédit.

Quelques heures plus tard j’ai fait le tour d’Amsterdam en pédalant. Après un départ crispé, mains rigides agrippant le guidon comme on s’accroche à la vie, mâchoires dégagées comme un loup prêt à attaquer sa proie, semelles servant de freins de fortune, je relâche prise, me surprend à chantonner, m’abandonne au vent qui me gifle et qui m’ordonne de regarder autour de moi. Pas de chute. Pas de mains inconnues. Pas de coccinelle blanche. Pas de peau cousue. Juste une belle promenade. Rien qu’une belle victoire.

Le triomphe est foudroyant, jubilatoire, libérateur et j’en veux encore.

« On a peur, on s’imagine avoir peur. La peur est une fantasmagorie du démon ».

Sur ce, je m’en vais regarder cette connasse de sorcière qui a empoisonné Blanche-Neige droit dans les yeux.

 

Chaanine-moi 🌿 شعننها

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Khalas Mam! (3.0)

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