Khalas Mam! (3.0)
Beyrouth, le 21 Mars 2025
Le 21 mars c'est la fête des mères. Avant d'être moi-même maman, j'envoyais chaque année, par habitude, des fleurs à la mienne avec un mot touchant que je concoctais du cœur. Ça allait de soi : ma mère que je vénère, que j’aime infiniment, je la fête sans jamais me poser de questions ou faire une rétrospective des années qu'elle a vécues en géante partie pour mon frère et moi.
Nous, les mômes, avons tendance à être ingrats, d’éternels adolescents. L'amour de maman pour nous est chose inconditionnelle et acquise. Nous passons maîtres dans l'art de l’autruche et pensons que ce bouquet annuel est le geste ultime de reconnaissance. Un jour sur 365 nous nous épanchons, nous sommes poètes, nous sortons de chez le fleuriste avec des têtes de vainqueurs -nous n’avons pas oublié de célébrer ce grand jour, nous avons fait notre devoir, nous sommes satisfaits- pourtant, elle, a été grande tous les autres jours de l’année.
Je trouvais irritants tous ces messages d'amour édulcorés, ces photos, ces fleurs et ces ballons vomis sur les réseaux sociaux. Je me demandais à quoi servait-elle la parade médiatique pour faire plaisir aux mamans des générations 1.0 qui, pour la plupart, essayaient encore d’extraire de l’authenticité dans un je t’aime maman envoyé à la va-vite par note vocale sur Whatsapp.
"J'ai sacrifié ma vie pour vous", ce mantra itératif, ce cri revendicatif, cette vague à la recherche d’un sable chaud, qui prit mille fois le même élan pour venir s’écraser sur du béton, comme un boléro de Ravel insistant qui n’eut pas la résonnance qu’il méritait, ce cri, prit un matin de Mai une dimension toute autre.
Il y a environ 13 ans, je donnai naissance à mon premier enfant et tout bascula.
Il aura fallu que je devienne esclave de ce petit ange moelleux dont les cris font encore trembler les murs pour enfin vouer à ma mère un respect profondément voulu et non inculqué.
Tous les jours de l’année sont devenus des 21 mars et la fête des mères n’est jamais réduite à un rappel machinal de calendrier.
Tout bascula.
Outre le billet doux en velin d’Arches que j’accrochais à de belles roses choisies une à une, je lui proclamais ainsi qu’à mes enfants toute ma gratitude et mon amour sur les réseaux sociaux. Un peu comme si je descendais dans les rues le mugir au monde entier dans un mégaphone, que je l’aime.
Non, je ne pouvais pas savoir qu’une maman, à contre courant de cette Femme qui brûle en elle, se néglige, s'efface, s’écrase et abdique du trône de sa vie pour asseoir dessus les rois de son monde. En quelque sorte nous passons de reines à régentes dans l’abnégation que requièrent les monarchies absolues. Appelons cela sacrifice ou adaptation, toujours est-il, maman, que dans une inconscience puérile je t’ai sous-estimée trop souvent.
Ce texte, je le dédie à toutes les mamans, les 2.0, les 3.0, les jeunes et les anciennes. Celles qui se sont pris une bonne claque dans la gueule lorsque dans la salle d'accouchement elles ont, en une fraction de seconde, fini de vivre pour elles et commencé à vivre pour eux. Celles qui se réveillent cinq fois de la nuit rien que pour vérifier s’ils respirent encore et qui frisent donc l'hystérie. Les nouvelles Jean qui rit Jean qui pleure. Les inventrices du PMS de 30 jours, la nouvelle espèce des préménopausées-prépubères, les épisio(a)tomiques, les laitières, les matinales, les sales, les géniales, les hormonales. Celles qui se lèvent à six heures le matin, se brossent les dents dans le noir pour ne pas réveiller papa, marchent sur les Lego de la veille et crient de douleur en silence, emmènent les enfants à l'école, reviennent se doucher et se faire belles, vont au bureau ou s'attellent à la cuisine, sont au régime perpétuel pour continuer de plaire mais se défoulent sur des Haribo quand elles pleurent et rendent leur dernier souffle sur le tapis de la gym pendant qu'elles organisent la semaine au téléphone. Celles qui déglutissent ce concept vomitif de play-date et se farcissent une bonne flopée de mamans et une autre de domestiques avec thé vert et biscuits vegan gluten- free sugar-free lactose-free biscuit-free à l'appui alors qu'elles préfèrent de loin un gin tonic avec la vieille copine devenue neurasthénique elle aussi, les adeptes du botox-restylane-profhilo et les adeptes de Dieu-m'a-donné-la-foi…
Ces mots je les envoie à toutes celles qui s'effondrent au moindre petit bobo du genou, celles qui explosent de colère, beuglent et se mordent les lèvres puis s’enferment aux toilettes pour chialer leur culpabilité. Celles qui harcèlent le pédiatre parce que bébé a cligné des yeux deux fois au lieu d'une seule. Celles qui réussissent aussi bien au boulot qu'à la maison, qui transmutent de mamans poules en Queen of the night sans la moindre transition, celles qui brillent autant au soleil que sous une disco ball. Celles qui se démènent pour ne pas que papa se sente abandonné ou pire, qu'il se lasse. Celles qui parlent le langage indéchiffrable des tantrums et qui vacillent entre le taillage de veines et la bouteille de Tequila puis celles qui s'inventent de nouvelles coiffures pour dissimuler l’encrassement de leurs tempes.
Cette ode je la chante à toutes celles qui en ont marre mais qui n’osent pas l’avouer parce que c'est politiquement incorrect.
Dans surhumaine il y a humaine. Que la première qui n’a pas envie de tout larguer par épuisement me jette la première pierre.
Qu’est-ce qu’elles sont indigestes ces ubermoms d'Instagram: six gosses, six packs, six diners mondains la semaine, six réveils la nuit et rien qu’une seule ride le matin « et elles sont assises dessus ».
Je m’adresse à celles qui ont le cœur sur la main et la main dans une couche humide. Les folles.
Folles de leurs progénitures, folles d'amour, folles de joie à chaque retour de l'école, folles de ces minois morveux et malicieux, folles de ce parfum de poudre moite qui se dégage du creux d’un cou si frêle, folles de tout ce qu'ils disent comme si compter jusqu’à 5 fut un miracle.
Ce billet je le glisse sous toutes les portes qui se sont fermées sur tant de vies autrefois insouciantes.
À toutes celles qui ne résistent pas une minute quand elles imposent le time out, se prosternent, froncent les sourcils pour avoir l’air sérieux et murmurent: dis pardon, mon amour.
À ma maman à moi.
Sans oublier les reines qui ne sont plus là.
Merci.