Bronzage, rôtis et faux-cils
Je viens retrouver une amie à la plage après le boulot question de bronzer un peu et de papoter tranquillement. En arrivant je me surprends à lui dire que je n'ai pas eu le temps de me démaquiller les yeux et que mon mascara risquerait de couler dans la piscine, et là, me vient une révélation. Elle, quelques unes et moi faisons partie de celles qui osent encore s'exposer au soleil (et en public) au naturel. Je suis de celles qui, pour une journée de plage, se lavent le visage, le badigeonne d'écran et se ramènent fièrement, cernes, rides, taches de rousseur et sourire à l'appui.
M'est venue l'envie folle de dresser un portrait des incontournables de la plage made in Beyrouth.
Alors oui, il y a d'abord les travesties. Aucune différence entre une soirée de mariage et une journée à la mer à part la robe. La totale, le fond de teint épais comme une moquette, le fard à joues prune pailleté, le kohl noir charbon façon Muerte Mexicana, le contour à lèvres bordeaux et le rouge qui va avec, le gloss Patex et surtout le mascara waterproof sur des faux-cils. De deux choses l'une, soit elle a dormi avec soit elle s'est levée à l'aube afin de terminer ce travail laborieux avant 11 heures. En général l'extension capillaire va de paire avec le full make-up et je ne vous raconte rien de nouveau quand je vous décris comment elle les relève en chignon avec un clip en strass laissant entrevoir les petits peignes de l'extension comme des stigmates. Évidemment, elle ne trempe pas le visage peinturluré dans l'eau de peur qu'on ne découvre qu'elle est...humaine???
Il y a aussi les échassiers. Ce sont celles qui débarquent en talons de 10 cm voire plus. La bonne paire de Havaianas ce n'est pas classe. Les poteaux de bois dans le genre 2eb2ab, les compensés en liège, les sabots blancs vernis à talons aiguille et patins avec orteils qui dépassent, ça oui, c'est classe. Je me demande parfois si elle se fait assurer pour risque de chute fatale.
Ah j'oubliai les poupées gonflables. Il faut dire qu'elles se fondent parfaitement au décor. Celles-ci font partie du paysage libanais autant que Raouché. Elles sont incoulables, ça c'est sûr. Je les imagine souvent passer à une station d'essence en route pour l'hôtel Riviera et se faire ajuster la pression dans les seins, les fesses, les pommettes et les lèvres. Bien entendu, la chirurgie esthétique par besoin d'améliorer ce que le temps ou la vie a affaissé, quand c'est bien fait, je n'ai rien contre; mais une femme de 20 ans dont, naturellement, les courbes et contours défient la gravité et qui arbore deux ballons à helium à la place des seins rien que parce qu'elle trouve ça beau, n'a rien compris.
Ce texte je voudrais surtout le dédier aux rôtis ficelés. La shehbéyié. Ce phénomène absolument fascinant. Fière, sans l'ombre d'un complexe, indifférente aux yeux écarquillés qui la suivent au pas comme on verrait un panda en liberté, elle se dandine, se pavane, elle et tous ses bourrelets et tous ses niveaux, roulée, embobinée, ligotée dans un maillot à multiples ficelles à la mode et ELLE S'EN FOUT!
Parlons-en de Madame Muscles en maillot brésilien. Il faut dire qu'au pays du cèdre on ne fait rien à moitié. Je suis d'accord, on est beaucoup mieux dans sa peau quand elle est ferme, les muscles tirés et le ventre plat. Un flan caramélisé ne fait pas bonne figure. Sauf qu'on ne voudrait pas ressembler à un homme non plus. D'ailleurs je leur ai demandé aux hommes et je vous promets, quand ils sont hétéro, ils préfèrent ne pas coucher avec Cassius Clay en bikini. Une femme qui a de la matière à malaxer, des reliefs à dessiner du bout des doigts ou de la langue... Où est la féminité? Où sont les femmes au corps de Diane? Où sont les Brigitte, les Sophia, les Monica, les Laetitia, les Georgina?...
Je ne voudrais surtout pas manquer de mentionner les vestiges du Saint-Georges et du Sporting. Incontournables monuments du bronzage été-hiver. Même heure, même place, même chaise, même rituel depuis 1960. Cette dame en maillot rose bonbon qui frit de toute son âme au soleil du Sporting m'attendrit. Surtout quand, en se retournant pour exposer le dos, j'aperçois les creux de peau restés blancs parce qu'elle a 70 ans passés. Ou cette autre dame peroxydée du Saint-Georges qui ressemble à un cornet Cortina vanille chocolat avec son visage momifié à l'écran total et son corps carbonisé. Et pas qu'elles! Ces hommes sexagénaires en casquette marine blanche, tout autant fidèles au soleil libanais et qui feraient pâlir tous ces métrosexuels épilés qui s'assoient sur la seule ride qu'ils aient. Il va nager jusqu'au radeau pendant que l'autre se découvre quelques poils que le rasoir a ratés.
Last but not least, les Madam wants a parasol. Les familles qu'on retrouve côté piscine pour enfants, déploient tout l'arsenal, flotteurs, canard gonflable, nichons gonflables, seaux, pelles, pistolets à eau...Madame s'installe confortablement sur la chaise longue et travaille la couleur pendant que les pauvres domestiques habillées de la tête aux pieds par un soleil gehannamique font tout le reste - parce que même si certaines stations balnéaires permettent à présent aux "gens de couleur" de se mettre en maillot et de nager, Madame ne peut, elle, permettre une telle atteinte à son prestige -.
La liste est longue. Je m'arrête là. Beyrouth ne serait pas Beyrouth sans tout ce beau monde.
Vamos a la playa.